Dernière mise à jour le : 11 avril 2008 

LES PETITS A LA TABLE DES GRANDS

RECETTES CLASSEES 

MANGER LES GOÛTS DU MONDE

Alors que le petit de l'homme apprend juste à manger, pourquoi lui proposer des "recettes d'ailleurs" ? Des saveurs exotiques ou inhabituelles ? Des présentations et des associations sortant de l'ordinaire ? Alors qu'il doit déjà apprendre les bases de l'alimentation d'aujourd'hui et de demain, pourquoi sortir du quotidien, des sentiers battus et de nos frontières ?

Répondre à ces questions, c'est envisager, en partie, le rôle et la place des conduites alimentaires. Manger, en effet, c'est se nourrir; mais pas seulement cela. Certes, l'alimentation joue un rôle primordial dans le maintien de la vie et de la santé; elle permet, notamment chez l'enfant, une croissance et un développement harmonieux. L' amélioration générale de notre état de santé et l'allongement spectaculaire de l'espérance de vie sont liés pour une bonne partie à l'avancée de nos connaissances nutritionnelles et à l'optimisation de l'hygiène et de la qualité de nos aliments.

Mais au-delà de sa fonction strictement nutritive, manger est un acte relationnel et de construction de soi.

En effet, au début de la vie, l'enfant n'est pas en mesure de subvenir seul à ses besoins; aussi, dès la première tétée, la prise alimentaire s'inscrit dans un contexte relationnel. Cela veut dire qu'il y a d'emblée la nécessité de tenir compte de ces aspects affectif et socio-culturel.

Affectif, car pour tout adulte nourrir le tout-petit est preuve d'affection et de l'attention portée à son bien-être. Affectif aussi pour l'enfant, et cela doublement : toute prise alimentaire est source de sensations, agréables ou désagréables, inscrites dès le départ dans l'organisme ; le plaisir de manger n'a pas besoin d'être appris, même si par la suite les apprentissages font qu'il peut être étendu, raffiné, rendu plus subtil et plus complexe.

Socio-culturel, car l'autre, l'adulte qui donne à manger, est lui-même inscrit dans un groupe social, dans une culture, avec ses connaissances, ses traditions, ses recommandations et ses interdits. Manger consiste ainsi à apprendre les règles de sa culture, les manières de consommer et surtout ce qui est considéré comme consommable ; car la définition même de l'aliment est culturelle : parmi tous les aliments possibles chaque groupe humain choisit et décide ce qui est aliment pour lui.

L'aliment n'est pas un produit comme les autres. Il est introduit en nous, incorporé, il se transforme et nous transforme. De ce fait le tout-petit ne peut l'accepter en dehors de l'exemple donné, de la sécurité que garantit l'adulte en dehors des modèles qui lui sont offerts par l'environnement. Manger, c'est donc aussi apprendre à faire comme les autres, comme ceux que l'on aime, apprendre l'identité du groupe et, du même coup, construire sa propre identité culturelle.

La cuisine (tout comme les aliments et les manières de table) est un véritable langage social et individuel, et, comme tout langage, elle réunit et sépare à la fois. Mais tout comme on peut apprendre une langue, on peut aussi apprendre à connaître l'autre, les autres, à travers leurs aliments. Manger ce que l'autre mange, c'est le considérer comme digne d'amitié et de confiance. Connaître d'autres aliments, d'autres associations, c'est élargir son horizon, c'est apprendre la variété du monde et des êtres, c'est surtout apprendre la liberté et l'existence de choix possibles.

Aussi, manger les goûts du monde très tôt, c'est grandir mieux et mettre en place dès le départ les bases de la communication et de l'amitié. Proposer cela à l'enfant, c'est lui apprendre, dans le plaisir, la tolérance et la connaissance de l'immense variété humaine ; ce qui fait sa richesse.

Pr Matty Chiva,
chaire de psychologie de l'enfant,
université de Paris X, Nanterre.

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