Dernière mise à jour le : 18 septembre 2008 

COLLOQUES SCIENTIFIQUES

XIèmes RENCONTRES SCIENTIFIQUES DE NUTRITION  

14 novembre 2002 Institut Océanographique, Paris


INTERVENTIONS

APPORTS LIPIDIQUES ALIMENTAIRES PENDANT L'ENFANCE : CONSEQUENCES A L'AGE ADULTE

Pr. Jacques GHISOLFI - CHU Toulouse

Les éventuelles conséquences cliniques et biologiques à l'âge adulte des apports lipidiques alimentaires pendant l'enfance doivent être considérés en fonction d'une part de la période correspondant à cette enfance, d'autre part de l'âge de l'enfant au moment de ces prises alimentaires.
Pour les nourrissons nés avant les années 1950 -1960, qui sont devenus aujourd'hui des adultes âgés de plus de 45-50 ans, les apports lipidiques ont été réalisés soit par le lait maternel (qui avait la même teneur en graisses que de nos jours),soit par des formules lactées. Ces formules étaient alors généralement riches en graisses, particulièrement en graisses saturées, et contenaient peu d'acides gras polyinsaturés (AGPI). A cette époque, les sevrages étaient précoces, effectués dès deux- trois mois. Bien que l'on ne dispose que de très peu de donnés, il est probable que la diversification alimentaire , puis ensuite l'alimentation jusqu'à la fin de l'adolescence conduisaient, sur le plan des apports lipidiques, dès la première enfance, à une alimentation de type adulte telle qu'elle était alors réalisée.
Après les années 1950-1960, les apports lipidiques des nourrissons qui n'ont pas été alimentés par leur mère se sont progressivement modifiés. Les préparations lactées ont apportées moins de graisses, en particulier lactiques, moins de graisses saturées, et ont été enrichies en AGPI. La diversification alimentaire, jusqu'aux années 1980 -1990 est restée assez précoce, effectuée vers trois-quatre mois. Après le sevrage et pendant toute l'enfance, les apports lipidiques sont restés excessifs, trop riches en graisses animales, en cholestérol, trop pauvres en acides gras des séries n-6 et n-3. Les données disponibles n'indiquent pas que le progrès des connaissances scientifiques a conduit à modifier significativement les apports lipidiques des enfants âgés de plus de un an depuis un demi siècle.

Cette situation nutritionnelle interroge les pédiatres et nutritionnistes depuis qu'il est admis que l'alimentation de l'enfant, de sa naissance jusqu'à la fin de l'adolescence, a probablement des effets à long terme sur le développement et plus généralement la santé de l'homme adulte.Les preuves scientifiques restent cependant à ce jour à apporter, pour les lipides comme pour les autres nutriments ou ingrédients alimentaires. Cette insuffisance de preuves se comprend quant on considère la variabilité des apports en graisses chez l'enfant, puis à l'âge adulte, la multiplicité des facteurs à prendre en compte, et l'absence quasi totale d'épidémiologie nutritionnelle en pédiatrie.

Deux types de conséquences à long terme des apports lipidiques chez l'enfant sont aujourd'hui surtout discutés.

Il est de plus en plus admis que les régimes des enfants au moins jusqu'à l'âge de un an, doivent être riches en acides gras polyinsaturés. Alors que cette supplémentation est réalisée depuis une vingtaine d'années, ses effets sur l'optimisation des développements sensoriels et psychomoteurs, les capacités d'acquisition, d'intégration sociale, plus généralement d'intelligence des enfants et des adultes restent à démontrer.

Les conséquences à long terme des apports lipidiques pendant la première et la deuxième enfance quant aux risques de maladie athéromateuse, d'accidents vasculaires, cardiaques et neurologiques, sont aussi à évaluer. L'influence de la nutrition périnatale sur ces affections, de plus en plus évoquée à la suite des résultats des études épidémiologiques semblant confirmer l'hypothèse d'un dysmétabolisme programmé dès cet âge paraît séduisante. Il n'a jamais été envisagé qu'elle puisse être liée aux conditions nutritionnelles lipidiques pendant la première enfance. Sur ce plan, il est à remarquer que la prise pendant les premiers mois de vie, soit de lait maternel, soit d'une préparation lactée industrielle, ne modifie pas les taux sériques de cholestérol total, HDL, LDL, à l'âge de 8 ans et 16 ans malgré les différences importantes de teneur de cholestérol de ces deux types de lait. Il a été observé que des lésions préathéromateuses peuvent exister chez les enfants dés l'âge de deux-trois ans, mais il n'est pas démontré que l'apparition de ces lésions est liée à un apport lipidique particulier. Pour des pays différents, il n'y a pas de relation entre d'une part le niveau d'apport alimentaire en graisses totales, graisses saturées, cholestérol, AGPI n-6 et n-3, d'autre part les taux sériques de cholestérol total, HDL, LDL, des enfants. Même si une action diététique conduite dés l'enfance peut améliorer les paramètres biologiques lipidiques, cela ne signifie pas que cette action pourrait avoir un effet préventif par elle-même sur le développement de l'athérome à l'âge adulte.

D'autres effets potentiels des apports lipidiques pendant l'enfance s'exprimant à l'âge adulte sont discutés. La teneur en acides gras trans est relativement élevée dans le lait maternel et dans les préparations lactées destinées aux jeunes enfants. Il n'est pas établi que ces apports peuvent avoir des conséquences à court et long terme sur le développement et le métabolisme lipidique. Les formules lactées pour nourrissons et de suite ne contenant aujourd'hui que peu ou pas de graisses lactiques sont pratiquement dépourvues de dérivés conjugués de l'acide linoléique. Aucune étude ne permet de penser que cela pourrait être préjudiciable pour la santé des enfants et des adultes. Un déséquilibre quantitatif et qualitatif des apports lipidiques pendant l'enfance est certainement un facteur favorisant la survenue d'une obésité. Sur ce plan, l'hypothèse émise récemment que la teneur élevée en acides gras de la série n-6 des préparations lactées destinées aux jeunes enfants serait à l'origine de la formation excessive de cellules adipeuses doit être confirmée. Aucune étude ne permet d'envisager que la modulation des apports lipidiques pendant l'enfance pourrait être utilisée pour prévenir le développement de processus cancéreux. Peut-être dans un avenir proche faudra-t-il se poser la question des conséquences éventuelles d'apports élevés en AGPI pendant l'enfance sur la maturation et le fonctionnement du système immunitaire.

Au total, si de nombreuses données expérimentales, cliniques, épidémiologiques, amènent à envisager que les prises lipidiques alimentaires pendant l'enfance peuvent avoir des effets délétères à l'âge adulte, on n'en a à ce jour aucune preuve formelle. Ces preuves seront certainement difficiles à produire, en particulier pour l'alimentation de la première enfance, compte tenu des facteurs nutritionnels et environnementaux qui vont se surajouter tout au long de la vie, mais aussi certainement des facteurs génétiques.

Ces considérations ne signifient pas que les apports lipidiques ne doivent pas faire l'objet de recommandations pédiatriques spécifiques. En l'état actuel des connaissances, il est cependant proposé de ne pas intervenir avant l'âge de deux-trois an, d'une part pour éviter les risques de carences, importants chez le nourrisson, d'autre part parce qu'il n'y a pas de preuves formelles que l'alimentation avant cet âge est à risque pour le futur adulte. Après cet âge, il est conseillé d'agir pour faire acquérir aux enfants des habitudes alimentaires conduisant à des apports modérés en graisses (moins de 3O-35% de l'énergie totale), surtout en graisses saturées (8 à 1O % de l'énergie totale) et d'encourager la prise d'aliments riches en fibres, donc une alimentation identique à ce qui est conseillé aux adultes. Toutes les études réalisées montrent que de telles habitudes alimentaires peuvent être inculquées aux enfants. Modifier les habitudes alimentaires anormales des enfants sans recommandations exagérées, assurer qu'elles seront suivies pendant toute l'enfance, dans le cadre d'une approche globale d'une bonne hygiène de vie, constituent certainement, en l'état actuel des connaissances, la meilleure action de prévention des maladies de l'adulte. Même si de nombreuses données amènent à penser que la prévention primaire devrait commencer dès l'enfance, ce concept ne doit pas conduire à des attitudes excessives et aujourd'hui non fondées.

 

 
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