 Dossier
LES
ACIDES GRAS INSATURÉS
Les
graisses alimentaires n'ont pas bonne presse. Pourtant, certaines
sont indispensables à l'être humain, tels les acides
gras polyinsaturés. Encore faut-il parvenir à maintenir
l'équilibre entre les différentes familles d'acides
gras polyinsaturés, et ne pas altérer leurs qualités
nutritionnelles.
Parmi les acides gras, éléments constitutifs principaux des lipides,
on distingue classiquement les acides gras saturés des acides gras insaturés,
eux-mêmes composés d'acides gras monoinsaturés et d'acides
gras polyinsaturés. Parmi les polyinsaturés, on distingue deux
familles principales : les (n-6) et les (n-3) (figure 1). Ces dernières
années de grands progrès ont été réalisés
dans la connaissance du métabolisme et du rôle physiologique des
acides gras insaturés : certains résultats sont encore sans application
pratique immédiate ou restent à confirmer, alors que d'autres sont
maintenant bien établis.
I
- LES ACIDES GRAS POLYINSATURES
A
- Essentialité
Les
principaux représentants des acides gras polyinsaturés
(n-6) sont l'acide linoléique 18:2 (n-6) et son dérivé l'acide
arachidonique 20:4 (n-6). On sait depuis plus de 60 ans qu'ils sont indispensables à l'homme
: celui-ci doit les trouver dans son alimentation car il ne peut pas
faire leur synthèse. Une carence en polyinsaturés (n-6)
entraîne un ralentissement de la croissance et du développement,
une altération de l'intégrité de la peau et des
reins, des problèmes de reproduction, etc.
Les (n-3), comme les (n-6), peuvent faciliter la croissance et le développement.
Ils sont cependant moins efficaces que les (n-6) pour maintenir les fonctions
rénales et l'intégrité du derme. En ce qui concerne la reproduction,
les (n-3), comme les (n-6), contribuent à la fertilisation, à l'implantation
et au développement du foetus. En revanche, seuls les (n-6) jouent un
rôle dans la parturition. Mais l'avancée fondamentale de ces dernières
années est la mise en évidence du rôle des (n-3) dans la
biogénèse des membranes, en particulier au niveau du système
nerveux et de la rétine. Ce rôle est particulièrement critique
au moment où le foetus construit son cerveau. Ce rôle essentiel
des (n-3) ne peut être assumé par les (n-6).
On estime aujourd'hui que l'acide linoléique doit représenter 3 à 5%
de l'apport calorique, et l'acide linolénique 0,5 à 1%. (soit pour
un apport calorique de 2000 kcal/j, 7 à 11 grammes d'acide linoléique
et 1 à 2 grammes d' acide linolénique).
B
- Métabolisme et effets physiologiques
L'intérêt
de ces deux familles d'acides gras polyinsaturés (n-6) et (n-3)
ne se limite pas à leur essentialité, comme le montrent
leur métabolisme et leurs effets physiologiques.
* Désaturation-Elongation
Les acides linoléique et linolénique présents dans les huiles
végétales ne sont pas des substances actives. In vivo, ces acides
gras sont transformés en polyinsaturés à longue chaîne
par désaturations et élongations successives (figure 2). Les mêmes
désaturases agissant sur toutes les familles d'acides gras, il y a donc
compétition entre ces familles pour la formation des polyinsaturés
longs, à 20 et 22 atomes de carbone, qui sont les acides gras polyinsaturés
actifs in vivo. Les acides gras en (n-3) sont le plus facilement désaturés,
ce qui explique en partie que l'apport nécessaire de (n-3) soit plus faible
que celui de (n-6).
Les différentes étapes pour arriver aux acides gras polyinsaturés
longs peuvent être plus ou moins limitantes, en fonction notamment du stade
physiologique. On recommande donc de plus en plus de mettre des acides gras polyinsaturés à longue
chaîne dans les laits maternisés. Cela explique que des huiles telles
que l'huile de bourrache ou l'huile d'onagre soient parfois considérées
comme utiles, car elles contiennent des acides gras ayant dépassé certains
caps de désaturation.
Principales
voies métaboliques de biosynthèse
des acides gras polyinsaturés, chez les mammifères. |
|
* Formations
de prostaglandines
Deux acides gras polyinsaturés longs ont particulièrement retenu
l'attention des chercheurs : l'acide arachidonique pour la série (n-6)
et l'acide eicosapentaenoïque (ou EPA) pour la série (n-3). Ces deux
acides gras sont en effet les précurseurs des deux grandes familles de
prostaglandines. La plupart des grandes fonctions physiologiques attribuées
aux acides gras polyinsaturés utilise comme effecteurs des prostaglandines
tels que les thromboxanes, les prostacyclines, les leucotriènes. Or, souvent
les prostaglandines (n-3) (dérivés de l'EPA) entrent en compétition
avec leurs homologues (n-6) dérivés de l'acide arachidonique. On
observe ainsi une régulation très originale où une signalisation
excessive produite par les prostaglandines (n-6) (conduisant, par exemple, à la
thrombose, à de l'arthrite ou de l'asthme) peut être modérée
par l'ingestion d'acides gras (n-3). Ce fait est bien connu par exemple chez
les esquimaux du Groënland ou au Japon. Il a également été vérifié dans
quelques essais à grande échelle, comme celui qui, aux Etats-Unis,
a permis de montrer qu'une ingestion régulière et prolongée
d'acides gras (n-3) entraînait une baisse de la mortalité cardiovasculaire
(Multiple Risk Factor Intervention Trial).
* Effets sur les lipides du sang
Cette question a longtemps été biaisée, du fait que l'on
englobait tous les acides gras polyinsaturés. Il est évident aujourd'hui
qu'il faut considérer séparément les familles (n-3) et (n-6).
Par ailleurs, les mécanismes en jeu sont loin d'être totalement
connus et le lien avec les phénomènes décrits précédemment
n'est pas toujours simple. Il est cependant bien établi maintenant que
les acides gras (n-6) vont principalement faire baisser les LDL et un peu les
triglycérides et les VLDL, tandis que les acides gras (n-3) vont seulement
diminuer les triglycérides et VLDL du sang. Des baisses de HDL ont également été signalées
lors de l'ingestion d'acides gras polyinsaturés ((n-3) aussi bien que
(n-6)), mais dans ce cas, il s'agissait de doses très élevées.
* Acides gras polyinsaturés et cancer
Certains travaux récents donnent à penser que les acides gras (n-3)
pourraient avoir un effet anticancéreux. Cet effet ne serait pas observé avec
les autres types d'acides gras, et n'a pas d'application pour l'instant.
COMMENT
EQUILIBRER SA RATION EN ACIDES GRAS ?
- Une très grande partie des lipides que nous ingérons
provient des graisses "cachées" qui sont souvent riches
en acides gras saturés et monoinsaturés.
- L'huile pour assaisonnement peut-être un bon moyen d'apporter des acides
gras polyinsaturés (n-6) et (n-3) : huile de soja, de colza, ou mélange
bien proportionné. Dans ce cas, il est préférable de ne
pas l'utiliser pour la friture. Pour les usages à chaud, utiliser plutôt
une huile de coprah hydrogénée ou une huile nouvelle sélectionnée
pour avoir une teneur très élevée en acide oléique.
- Contrairement à une idée très répandue, la viande
n'est pas grasse: les lipides représentent 2 à 4% du poids total
d'une viande maigre, si l'on prend la peine d'écarter le tissu adipeux
visible. Les acides gras présents proviennent en bonne partie des phospholipides
cellulaires et présentent des teneurs non négligeables en polyinsaturés,
en particulier (n-6). Les viandes de cheval et de lapin sont les plus riches
en acides gras polyinsaturés des deux familles : en effet, les acides
gras polyinsaturés ingérés sont beaucoup moins altérés
dans leur estomac que dans celui des ruminants.
- Le poisson peut être extrêmement riche en acides gras polyinsaturés,
et en particulier en (n-3). Il est très souhaitable d'encourager sa consommation
plusieurs fois par semaine. Les huiles de poisson, ou plutôt des concentrés
fabriqués à partir d'huiles de poisson, peuvent avoir un intérêt
pharmacologique, dans les cas où il est acquis qu'un apport important
en (n-3) peut représenter un complément intéressant pour
le traitement de certaines maladies (risque cardiovasculaire.).
|
II -
LES ACIDES GRAS MOMOINSATURES
Les acides
gras monoinsaturés ne sont pas essentiels, puisqu'ils peuvent être
synthétisés par l'organisme. L'acide oléique, présent
dans l'huile d'olive, est le plus connu d'entre eux. Ils peuvent avoir
une certaine utilité, par exemple faire baisser les LDL du plasma,
bien que de manière moins intense que les polyinsaturés.
Ces acides gras sont par ailleurs moins sujets aux altérations
thermo-oxydatives que les acides gras polyinsaturés.
Tableau 1
| Pourcentage
d'altération de divers types d'acides gras au cours d'un
chauffage de 40 heures. |
(La
température de 200°C est souvent atteinte, au
cours d'une friture,
bien qu'il soit souhaitable de ne pas dépasser 180°C;
240°C est une température qui est trés rarement
atteinte). |
|
200°C |
240°C |
| 18:1
(n-9) |
4 |
15 |
| 18:2
(n-6) |
33 |
73 |
| 18:3
(n-3) |
65 |
99 |
III
- FRAGILITE DES ACIDES GRAS INSATURES
Les doubles
liaisons confèrent aux acides gras insaturés leurs propriétés
intéressantes, mais sont aussi un point de fragilité de
ces molécules. Cette fragilité augmente considérablement
avec le nombre de doubles liaisons. Au cours des traitements technologiques
et culinaires (raffinage, friture...), ces acides gras peuvent subir
plusieurs sortes d'altérations : oxydation, polymérisation,
cyclisation, isomérisation... Ces transformations ont deux conséquences
: d'abord, elles entraînent une diminution notable en composés
essentiels ou intéressants pour l'organisme (tableau 1); ensuite,
elles conduisent à la formation de composés nouveaux dont
tous les effets ne sont pas encore bien connus.
CONCLUSION
Les
graisses alimentaires n'ont pas bonne presse. Mais l'on oublie souvent
que certains constituants des lipides sont nécessaires à l'homme
: les acides gras polyinsaturés sont de ceux-là! Il est
maintenant bien connu que les familles d'acides gras polyinsaturés
(n-6) et (n-3) sont toutes deux indispensables. Il est nécessaire
de maintenir un équilibre entre ces deux familles, dans la mesure
où elles sont en compétition pour les même enzymes.
En revanche, le rapport idéal entre elles n'est pas encore bien
défini ; il est même possible que ce rapport puisse changer
en fonction de l'état physiologique. Souvent on recommande que
ce rapport (n-6)/(n-3) soit compris entre 4 et 10. Les acides gras monoinsaturés
peuvent également présenter un intérêt dans
l'alimentation, probablement du fait de leur résistance beaucoup
plus importante aux altérations thermo-oxydatives. Les acides
gras polyinsaturés sont en effet des composés fragiles,
qu'il convient de protéger d'une dégradation excessive
en limitant notamment la température de cuisson. Car seul le respect
de leur structure permet de profiter de leurs qualités nutritionnelles.
André GRANDGIRARD
Directeur de Recherches
Unité de Nutrition Lipidique
INRA-DIJON
Bibliographie
Bourre,
J.M. - Les bonnes graisses ed. Odile Jacob ; 1991.
Karleskind, A. - Manuel des corps gras. ed. Techniques
et Documentation- Lavoisier : 1992 ; 2 tomes, 1580 p.
Grandgirard A. - Transformations des lipides au cours des
traitements thermiques. Effets
nutritionnels et toxicologiques. Cahiers de l'ENSBANA : 1992 ; 8 : 49-67.
Simopoulos, A.P. ; Kifer, R.R. ; Martin, R.E. ; Barlow, S.M. - Health
effects of w3 polyunsaturated fatty acids in seafoods. World Rev. Nutr. Diet.,
: 1991, 66.
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