 Dossier
L'ALLAITEMENT MATERNEL
Malgré les
progrès des laits adaptés, le lait maternel demeure
le plus approprié aux besoins du nourrisson. Pourtant, encore
trop peu de femmes allaitent leur enfant. Il revient donc au médecin
d'informer les futures mères des avantages irremplaçables
de l'allaitement maternel.
D'après une enquête SOFRES de mai 1994, 36% seulement des mères
nourrissent au sein de façon exclusive à la maternité, 11%
en sont, dés les premiers jours, à un allaitement mixte et 53%
ne donnent jamais le sein à leur enfant. De plus, ce sont surtout les
femmes de milieux favorisés (60%) qui nourrissent leurs enfants : 29%
seulement des femmes de milieu ouvrier assurant l'allaitement. Pourtant, l'accord
est unanime sur la supériorité de l'allaitement maternel : "breast
is best". Plus les connaissances se développent et plus le lait de femme
et l'allaitement maternel apparaissent comme les mieux adaptés aux besoins
du nourrisson.
Ceci tient tant aux propriétés biochimiques du lait de femme qu'aux
avantages psycho-affectifs et sensoriels de l'allaitement au sein. Les compositions
comparatives du lait de femme, du lait de vache et des laits adaptés,
montrent que, si ces derniers se rapprochent de la composition de "l'étalon
or", le lait de femme, des différences essentielles persistent et la supériorité du
lait et de l'allaitement maternels reste évidente.
I
- UNE EXCELLENTE ADÉQUATION NUTRITIONNELLE
A -
Protéines et substances azotées La
teneur globale en protéines du lait de femme est remarquablement
faible, comprise entre 0,8 et 1 g/100 ml, ce qui suppose une excellente
absorption et une parfaite adéquation de leur composition en acides
aminés aux besoins du nourrisson.
Peptides, acides aminés libres, urée, acide urique, sucres et alcools
aminés, nucléotides, carnitine, représentent 20 à 25%
de l'azote total du lait de femme, alors qu'ils ne constituent que 3 à 5%
de cet azote dans le lait de vache et les laits adaptés. L'intérêt
nutritionnel de certains d'entre elles comme la carnitine ou les nucléotides
est bien démontré. Les immaturités enzymatiques du nouveau-né et
surtout du prématuré font que, comme la cystéine, la taurine
est considérée par certains comme un acide aminé essentiel à cette
période de la vie.
Globalement, la composition en acides aminés du lait de femme est beaucoup
mieux adaptée aux particularités métaboliques du nouveau-né et à ses
immaturités. Sa teneur relative en phénylalanine, tyrosine et méthionine
par exemple, est plus faible que dans le lait de vache et les laits adaptés
alors qu'il existe effectivement une immaturité des enzymes impliquées
dans leur métabolisme.
Tableau
comparatif du lait de femme, du lait de vache
et des laits adaptés pour nourrissons
|
| Teneur
pour 100 ML
|
Lait
de vache
|
Lait
de femme
|
Laits(1) adaptés à protéines
modifiées
|
Laits(2) partiellement
adaptés
|
|
Valeur
calorique (Kcal)
|
68
|
70
|
67 à 69
|
60,5 à 72
|
|
Protides (g)
|
3,3
|
1
|
1,5 à 1,8
|
1,5 à 2,15
|
|
%
de caséine
|
80
|
40
|
34 à 60
|
80
|
|
Lipides (g)
|
3,7
|
3,8
|
3,5 à 3,7
|
2,5 à 3,5
|
|
%
de graisses végétales
|
0
|
0
|
20 à 50
|
20 à 40
|
|
A.Linoléique
(mg)
|
90
|
350
|
300 à 600
|
240 à 600
|
|
Glucides (g)
|
4,7
|
7
|
6,9 à 7,8
|
6,7 à 9,1
|
|
Lactose
(%)
|
98
|
85+O.S.*
|
100
|
70 à 85
|
|
Sels
minéraux(mg)
|
700
|
200
|
210 à 325
|
250 à 460
|
|
Sodium
(mg)
|
48
|
16
|
15 à 26
|
18,4 à 32
|
|
Calcium
(mg)
|
125
|
33
|
41,6 à 62
|
55 à 77
|
|
Rapport
Ca/P**
|
1,3
|
2
|
1,3 à 2,2
|
1,26 à 1,62
|
|
Enrichis
en fer et vitamine D
|
Trop
faible
|
Faible
mais biodisponibilité meilleure (Fe)
|
Tous
|
Tous
|
|
Taurine
Carnitine nucléotides AGPLC***
|
Teneur
nulle ou faible
|
Naturellement
présents
|
Certains
laits supplémentés
|
Certains
laits supplémentés
|
(1) Il
s'agit des anciens laits maternisés, le qualificatif abusif de
maternisé étant désormais interdit par l'OMS et
la réglementation française. Leur composition en acides
aminés est mieux adaptée aux besoins du nourrisson.
(2) Il s'agit également de laits de 1er âge, utilisés de
0 à 4 mois, qui comportent d'autres sucres que le lactose (en général
de la dextrine-maltose) et un pourcentage de caséine proche de celui du
lait de vache. Le pourcentage élevé de caséine diminue les
régurgitations.
*O.S. : Oligosaccharides
**Ca/P : Calcium/Phosphore
***A.G.P.L.C. : Acides Gras Polyinsaturés à Longue
Chaîne, homologues supérieurs des acides linoléique
et linolénique.
Les protéines
du lait de femme sont aussi très spécifiques, même
les caséines (40%). Elles forment des micelles beaucoup plus petites
que celles du lait de vache et des laits adaptés. Il s'agit surtout
de caséine bêta dont l'hydrolyse conduit à des peptides
(casomorphines) à propriétés opioides; la caséine
kappa (K.), hautement glycosylée, semble être un facteur
bifidogène. Soixante pour cent des protéines ne précipitent
pas avec les caséines et sont dites solubles.
Ce pourcentage élevé de protéines solubles et les micelles
de caséine de petite taille, expliquent la coagulation plus fine du lait
de femme dans l'estomac du nourrisson. Parmi ces protéines solubles, certaines
ont des rôles fonctionnels essentiels comme les immunoglobines, la lactoferrine,
le lysosyme, les enzymes, les facteurs de croissance, etc... sur lesquels nous
reviendrons.
LE
LAIT DE FEMME, ALIMENT ÉVOLUTIF
|
 |
Le
lait de femme est un aliment évolutif.
Ses changements de composition sont utiles au bébé.
-
Changements
en cours de lactation :
- Colostrum
jusqu'au 5ème jour,
- Lait
de transition du 5ème au 15ème
jour,
- Lait
définitif au-delà.
- Changements
au cours de la tétée :
- Lait
plus riche en lipides en fin de tétée.
|
 |
B -
Autres nutriments du lait de femme
La composition
du lait de femme en lipides, glucides, vitamines ou oligo-éléments,
incite également à son utilisation préférentielle
chez le nourrisson et ceci d'autant plus qu'il est plus jeune et plus
immature : présence en quantités suffisantes des acides
gras essentiels, acides linoléique et alpha-linolénique,
mais aussi de leurs homologues supérieurs, acides arachidonique
et docosahexaénoique. La teneur faible en sels minéraux
contribue à la charge osmolaire rénale faible et à de
moindres risques de déshydratation en cas de diarrhée ou
de fièvre. La teneur faible en phosphates diminue le pouvoir tampon
du lait et permet le maintien d'un pH gastrique plus acide au cours des
repas ; le rapport calcium/phosphore, proche de 2, favorise l'absorption
intestinale du calcium.
C - Les Compléments Indispensables
"Etalon-or" de
l'aliment complet du nourrisson de moins de 6 mois, le lait de femme
comporte cependant quelques imperfections. Trois compléments nutritionnels
doivent lui être associés dès la naissance : la vitamine
D à la dose de 1 000 UI par jour ou de 100 000 UI tous les 3 mois,
la vitamine K1 à la dose de 2 mg par semaine, le fluor à la
dose de 0,25 mg par jour.
II -
LES AVANTAGES DIGESTIFS, MÉTABOLIQUES ET IMMUNOLOGIQUES DU
LAIT DE FEMME.
A -
Avantages digestifs et métaboliques Parmi les
multiples enzymes présents dans le lait de femme, la lipase stimulable
par les acides biliaires n'existe que dans le lait des primates et des
carnivores. Elle joue un rôle essentiel dans la digestion et l'absorption
des graisses durant les premiers mois.
Toutes les protéines fonctionnelles sont absentes ou en beaucoup plus
faible concentration dans les laits adaptés, ou y sont inactives du fait
de spécificités d'espèce.
L'existence de récepteurs spécifiques de la lactoferrine humaine,
un ligand du fer, sur les entérocytes suggère qu'elle facilite
l'absorption intestinale du fer associé au lait de femme.
Il existe certainement d'autres ligands protéiques ou peptidiques pour
les autres oligo-éléments : ainsi le coefficient d'absorption intestinale
du zinc est plus élevé avec le lait de femme qu'avec le lait de
vache et les laits adaptés. Parmi les protéines fonctionnelles,
figurent aussi dans le lait de femme des protéines de liaison des folates,
des vitamines B12 et D, de la thyroxine et des corticostéroïdes,
différentes interleukines, et des facteurs de croissance : insuline-like-growth-factor
(IGF1), transforming-growth-factor (TGF) et surtout epidermal-growth-factor (EGF)
qui a une action trophique sur les muqueuses gastrique et intestinale.
| L'ENFANT
PREMATURE |
 |
Chez
l'enfant prématuré, le lait maternel constitue
le meilleur aliment en raison même de cette immaturité.
Chez l'enfant très prématuré, un complément
protéique minéral et vitaminique doit cependant être
ajouté au lait de femme, obtenu à la tireuse électrique
et administré par sonde nasogastrique. Lorsque la mère
ne peut assurer cet allaitement, on peut avoir recours au lait
de femme de lactarium, qui offre aujourd'hui toutes garanties
vis-à-vis des risques infectieux, en particulier des hépatites,
du C.M.V. et du V.I.H.
|
 |
B -
Avantages immunologiques
L'importance
des anticorps spécifiques au lait de femme protège l'enfant
des agents pathogènes de son environnement immédiat.
Les IgA sécrétoires, particulièrement résistantes à la
protéolyse, s'attachent à la muqueuse intestinale, prévenant
l'adhésion des bactéries et le passage des protéines étrangères.
La présence de cellules immunocompétentes (macrophages activés,
polynucléaires neutrophiles, lymphocytes), le lysozyme et la lactoferrine,
constituent aussi des facteurs anti-infectieux utiles, particulièrement
vis-à-vis des colibacilles et des staphylocoques.
Bien que leur nature soit encore discutée, on sait qu'un ou plusieurs
facteurs bifidogènes du lait de femme (oligosaccharides propres au lait
de femme, caséine K...) résistants à la congélation
et à la chaleur, favorisent le développement dans la flore colique
du bifidobacterium bifidum. Ce dernier protègerait de différents
pathogènes, comme les shigelles, les staphylocoques et les protozoaires.
Les travaux récents confirment la moindre fréquence des infections
respiratoires, digestives et des otites chez les enfants nourris au sein, pour
ne citer que les infections qui jouent le plus grand rôle dans la morbidité infantile.
III
- LES AVANTAGES PSYCHO-AFFECTIFS À tous
ces avantages du lait de femme, il faut ajouter les avantages psycho-affectifs
de l'allaitement maternel. L'allaitement au sein favorise une intimité plus étroite
entre la mère et son enfant, un plaisir sensuel échangé.
La femme qui allaite son nourrisson le tient à l'horizontale;
ses bras, son buste, son visage limitent de toutes parts l'horizon du
bébé et forment une niche où se conservent la chaleur
et l'odeur de la mère.
L'allaitement au sein, dans l'étroitesse de la relation mère-enfant, à un
moment où la femme et son bébé sont unis dans une véritable
dyade, renforce cette relation et favorise les échanges dans une dynamique
appelée par les pédopsychiatres "spirale transactionnelle".
CONCLUSION
Malgré sa
supériorité reconnue, l'allaitement maternel stagne en
France. Comment lutter contre cette désaffection ? En application
des recommandations de l'O.M.S., la loi française n°94-442
du 3 juin 1994 interdit toute publicité en faveur des laits artificiels
en dehors de la presse réservée aux professions de santé,
et interdit la distribution d'échantillons gratuits, ou l'attribution
de cadeau promotionnel. Malheureusement, deux ans après, les décrets
d'application prévus par la loi ne sont toujours pas publiés.
Si cette législation apparaît indispensable, elle ne suffira
pas. Le rôle des médecins généralistes, des
obstétriciens et des sages-femmes est donc essentiel dans l'information
des futures mères, car c'est durant la grossesse qu'elle peut être
efficacement effectuée.
Quatre vingt quinze pour cent des femmes ont pris leur décision quant à l'allaitement
avant d'entrer à la maternité. Il est par conséquent
important d'améliorer l'information des femmes, en particulier durant
la grossesse. On pourrait en outre proposer une législation plus incitative
prévoyant, par exemple, des congés spéciaux pour l'allaitement.
Pr.
Michel VIDAILHET
Service de Médecine Infantile
C.H.U. NANCY
Bibliographie
JENSEN
R.G. - Handbook of milk composition Acad. Press, New-York,
1995. 920 p.
LAWRENCE P.B. - Breast milk. Best source of nutrition
of term and preterm infants Pediatr Clin Nth Am 1991; 41 : 925 - 941.
SALLE B.L. - Le lait de femme In "Traité de Nutrition
Pédiatrique" C. RICOUR, J. GHISOLFI, G. PUTET, O. GOULET Eds.
MALOINE, PARIS 1993, p 373 - 400
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