NUTRITION
ET IMMUNITE
Des
carences en protéines, en acides gras essentiels,
en métallo-enzymes, en facteurs vitaminiques et en éléments
antioxydants diminuent les fonctions immunitaires. Mais certains
excès alimentaires (apport lipidique total, type des
acides gras, métaux lourds, vitamines) aussi. Curieusement,
dénutrition et obésité altèrent
l'une et l'autre la réponse immunitaire qui, quant à elle,
déclenche une réaction inflammatoire altèrant
l'état nutritionnel.
I
- L'ETAT NUTRITIONNEL ALTERE LA REPONSE IMMUNITAIRE
A
- Dénutritions
Il
existe deux types de dénutrition :
- la dénutrition protéique : la carence protéique prédomine,
en particulier en cas de syndrome inflammatoire et d'hypercatabolisme protéique
;
- le marasme : la carence d'apport est énergétique, et le catabolisme
protéique est, au contraire, réduit (adaptation).
Dans les dénutritions, il y a une diminution des fonctions immunitaires.
Les infections, notamment opportunistes, y sont plus fréquentes et plus
graves (Figure 1) : pneumococystis carinii, mycobactéries atypiques,
mycoses, infections virales (CMV, Herpès...). Le risque de mortalité s'accroît.
|
Figure
1 : Risque de sepsis et de décès en cas de
dénutrition
|
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Patients "normaux" (sans
dénutrition)
Patients dénutris
Résultats moyens (et extrêmes) de 10 séries de
malades ayant subi une intervention chirurgicale abdominale lourde. |
On
voit que la dénutrition multiplie par 2 ou 3 le risque
de sepsis
(abcès, septicémie, pneumopathies infectieuses sévères)
et de décès.
|
Ceci est surtout vrai en cas de dénutrition protéique, où l'on
observe une diminution du volume et de la fonction de tous les organes lymphoïdes, à commencer
par le thymus. Ce déficit touche aussi les organes "de défense" y
compris ceux ouverts sur le milieu extérieur, la peau, le poumon,
le tube digestif.
Ce déficit concerne :
-
L'immunité cellulaire
: lors d'une application de 6 à 10 antigènes (type "Multitests
Mérieux"), le nombre et la taille des nodules indurés
diminuent.
-
Les
populations lymphocytaires : en cas de dénutrition protéique,
la taille des populations de lymphocytes se réduit, surtout
celle des CD4.
Le fonctionnement des cellules T "helpers" est affecté. La stimulation
antigénique induit une moindre prolifération lymphocytaire. La
maturation des lymphocytes est réduite. Ces altérations sont moins
nettes dans le marasme, où les CD8 sont plus touchés que les
CD4.
La production d'anticorps : dans la dénutrition protéique, la sécrétion
plasmatique des immunoglobines peut augmenter du fait des infections intercurrentes.
A l'inverse, il y a baisse de la sécrétion des IgA sécrétoires
(tube digestif et poumons). Dans le marasme, les concentrations plasmatiques
d'IgG, d'IgM et d'IgA sont basses.
-
Les
cellules phagocytaires : les fonctions des polynucléaires
et des macrophages sont altérées dans la dénutrition
protéique.
-
Le
complément : dans la dénutrition protéique,
la sécrétion des facteurs du complément
est réduite, notamment la fraction C3. Ceci s'aggrave
lorsqu'une infection accroît les besoins.
B
- Etats de pléthore
L'obésité et
le diabète non insulino-dépendant s'accompagnent
d'une augmentation du risque infectieux, notamment postopératoire.
Il y a chez l'obèse une diminution du nombre et de l'activité des
lymphocytes T, de la prolifération lymphocytaire et des
réactions d'immunité retardée . On observe
aussi une réduction de la production d'anticorps et de l'activité des
cellules T tueuses ("natural killers"). Ces altérations
pourraient être en rapport avec un excès d'apport
en certains micro-nutriments (zinc et fer), avec certaines hypertriglycéridémies,
mais aussi avec certains déficits engendrés par des
régimes trop restrictifs trop souvent répétés.
C
- Statut en micronutriments
Le
déficit immunitaire associé à la dénutrition
n'est pas la conséquence de la seule carence protéique.
De nombreux déficits y participent, parmi lesquels la baisse
des stocks cellulaires en vitamines, minéraux et métaux
lourds de l'organisme.
Les vitamines A, C et E ont des propriétés anti-oxydantes,
qui seraient impliquées dans la qualité de la réponse
immunitaire.
- Un
déficit en vitamine A entraîne un déficit
de l'immunité cellulaire et une altération de
la sécrétion d'anticorps (notamment d'IgA sécrétoire).
-
Un
déficit en vitamine E est associé à une
diminution de la prolifération lymphocytaire, à un
déficit de l'immunité cellulaire retardée
et à un défaut de synthèse des anticorps
en réponse à un antigène.
-
Un
profond déficit en vitamine C s'associe à une
altération de la phagocytose et de l'immunité cellulaire.
-
Un
profond déficit en vitamines B9 (ac. folique), ou B6
(pyridoxine), pourrait s'associer à une diminution
des fonctions des lymphocytes T.
-
Une
carence en fer, même modérée, même
isolée, peut conduire à un déficit immunitaire
relatif : diminution du nombre des lymphocytes T, de leur prolifération,
de la phagocytose.
-
Le
déficit en zinc accompagne souvent les malnutritions
d'origine digestive (diarrhée chronique) mais se voit
aussi chez le sujet âgé, ou en cas d'alcoolisme,
de cirrhose, de SIDA, d'insuffisance rénale. Les fonctions
thymiques et lymphocytaires sont alors diminuées.
II
- LA REPONSE IMMUNITAIRE ALTÈRE L'ÉTAT NUTRITIONNEL.
La
réponse immunitaire est une réaction d'adaptation.
Son but est de mettre sur pied les moyens de défense contre
l'agresseur puis de réparer les dégâts tissulaires.
Cet ensemble de phénomènes à la fois spécifiques
(très ciblés) et non spécifiques a pour conséquence
de "réorienter" les substrats énergétiques
et azotés de la périphérie (muscles et tissu
adipeux) vers le foie et les tissus agressés.
Ces phénomènes adaptatifs sont sous contrôle neuro-humoral.
Ils induisent des modifications métaboliques, endocriniennes, et le syndrome
inflammatoire. La réponse immunitaire assure la défense aussi bien
contre des agressions externes (bactéries, virus, parasites, mais aussi
antigènes indésirables) qu'internes (cellules tumorales, cellules
productrices d'auto-anticorps).
Parmi les nombreux facteurs de la réponse immunitaire, les cytokines semblent
actuellement prédominantes dans les interactions entre immunité et
nutrition. Ce sont des médiateurs polypeptidiques solubles libérés
par des cellules du système réticulo-endothélial. Les cytokines
ont des récepteurs partout et des actions multiples.
EFFETS
METABOLIQUES DES CYTOKINES
|
 |
1/ Libération
de substrats énergétiques : glycogène
du foie et du muscle, triglycérides du tissu
adipeux, azote des protéines musculaires. Il
en résulte une diminution des stocks énergétiques
et azotés.
2/ Redistribution des substrats énergétiques
au profit des organes vitaux ou participant à la
réponse à l'agression, comme le foie :
augmentation de la captation hépatique du glucose
et des acides aminés aux dépens du muscle.
Le Tumor Necrosis Factor (TNF) a par ailleurs une action
inhibitrice de la lipoprotéine lipase périphérique
: il s'en suit une augmentation des triglycérides
des VLDL.
3/ Livraison d'azote pour la réparation
tissulaire des organes lésés.
4/ Anorexie : certaines cytokines (interleukine
1 et TNF) ont une action anorexigène.
5/ Augmentation de la dépense énergétique
de repos : une des causes en est la fièvre, induite
par de nombreuses cytokines (interleukines 1 et 6 , TNF
x et ß, interféron x). Ces dernières
induisent la libération de substances pyrogènes
et de prostaglandine E2, et agissent sur le centre thermorégulateur
hypothalamique. En l'absence de fièvre, les cytokines
augmentent aussi la dépense énergétique,
du fait de la libération des substrats énergétiques
qu'elles induisent : (cf § 1).
6/ Protéolyse musculaire : elle résulte
de l'effet de nombreuses cytokines.
7/ Sécrétion des protéines
de l'inflammation : certaines cytokines (notamment les
interleukines 1 et 6, le TNF x, l'Hépatocyte Stimulating
Factor) favorisent la sécrétion par le
foie des protéines dites de la phase aiguë de
l'inflammation (haptoglobine, orosomucoïde, céruloplasmine,
C-reactive protein (CRP), x 1-antitrypsine, x 2-globuline,
x-foetoprotéines. L'accroissement de la production
de ces protéines oblige le foie à une réduction
de la synthèse des protéines nutritionnelles
(albumine, pré-albumine, ou transferrine).
8/ Réparation tissulaire : par récupération
des acides aminés musculaires. Ceci pourrait être
le fait notamment du PIF (Proteolysis Inducing Factor).
|
 |
Elles
jouent le rôle de chef d'orchestre et s'activent l'une et
l'autre.
On distingue les lymphokines (lymphocytes activés), les monokines (monocytes
et macrophages activés) et les interleukines sécrétées
(leucocytes activés).
Les cytokines sont puissamment actives, à de très faibles concentrations:
de ce fait, la dénutrition réduit peu leurs effets.
Elles agissent sur de multiples cibles : foie, muscle, tissu adipeux, hypothalamus,
mais aussi cellules immunocompétentes, fibroblastes, cellules endothéliales...
Elles participent à l'adaptation de l'organisme agressé : augmentation
de la température centrale, stimulation de la sécrétion
des hormones dites de stress (glucagon, gluco-corticoïdes, catécholamines),
mobilisation des substrats.
Les cytokines peuvent altérer l'état nutritionnel par leurs effets
métaboliques (voir encadré).
| Cytokines : effets et cibles |
| EFFETS |
CIBLES |
CYTOKINES RESPONSABLES |
| Anorexie |
Hypothalamus
|
IL1,
IL2, TNF
|
| Fièvre |
Hypothalamus
et périphérie |
IL1,
IL2, TNF, IFN
|
| Protéolyse |
Muscles
|
PIF,
IL1 et PGE2 (synergie)
|
Synthèse
protéique
(protéines "inflammatoires") |
Foie
|
IL1,
IL6, TNF
|
| Glycolyse |
Muscles
|
IL1,
TNF
|
| Néoglucogénèse |
Foie
|
IL1
|
| Lipolyse |
Tissu
adipeux
|
IL1,
IL2, TNF
|
| Synthèse
VLDL |
Foie
|
TNF
|
| Induction
des hormones de stress |
Tissus
endocrines
|
IL1,
IL6, TNF
|
III
- ALIMENTATION ET REPONSE IMMUNITAIRE
En
dehors de tout état pathologique, l'alimentation, par la
qualité et la quantité des nutriments, peut modifier
directement l'état nutritionnel et par conséquent
la réponse immunitaire.
La composition en acides gras (quantité et nature) de la ration lipidique
alimentaire modifie la réponse immunitaire : en changeant les propriétés
de la membrane des lymphocytes et le nombre des récepteurs, en modifiant
la production des leucotriènes (qui participent à cette réponse),
en interférant sur la réactivité des cellules immunitaires.
De plus, on sait que les prostaglandines et la thromboxane dérivent de
l'acide arachidonique alimentaire. Or ils permettent la synthèse des leucotriènes,
qui modulent l'activité immunitaire.
Une consommation excessive d'alcool réduit la capacité de réponse
immunitaire. La phagocytose et l'immunité cellulaire retardée sont
altérées. Le végétalisme strict est également
associé à une moindre défense immunitaire, liée à la
carence en acides aminés essentiels spécifiques des produits animaux
(lysine, méthionine).
CONCLUSION
Certains
modes alimentaires et certains états nutritionnels (dénutrition
mais aussi obésité et diabète) diminuent la
réponse immunitaire. A l'inverse, la réponse immunitaire,
tant aiguë que chronique, peut induire de réelles altérations
nutritionnelles (hypertriglycéridémie, intolérance
aux hydrates de carbone) et une dénutrition protéique.
Il faut se souvenir que la dénutrition protéique
reste la première cause d'immuno-déficience acquise
dans le monde. Il est donc indispensable d'assurer une double prévention
:
-
prévention
des infections en cas de dénutrition : vaccinations,
traitement antibiotique immédiat des " petites " infections
ORL, cutanées ou dentaires, surveillance étroite
des voies veineuses (cathéters centraux, mais aussi
périphériques) ;
-
prévention
de la dénutrition en cas de syndrome inflammatoire qui
se prolonge au delà de 10-15 jours.
Dr
Daniel RIGAUD
Service de Gastro-entérologie et Nutrition
Hôpital BICHAT - PARIS
Bibliographie
CHANDRA
R.K. - Interactions of nutrition, infection and immune
response. Acta Pediatr Scand 1979, 68 :137-144.
GROSS RL, NEWBORNE PM. - Role of nutrition in immune
function. Physiol Rev 1980; 60: 188-202.
LESOURD BM. - Vieillissement, nutrition et immunité. Ann
Biol Clin 1990; 48:309-18.
RIGAUD D. - Nutrition et immunité. Gastroentérologie
1996; 10:82-89.