ALIMENTATION,
SOMMEIL ET VIGILANCE
Il
suffit d'avoir subi au moins une fois les assauts d'une
somnolence post-prandiale pour soupçonner l'existence
d'une relation entre nutrition et sommeil. Cette donnée
d'expérience est soutenue par des faits électrophysiologiques
et neurochimiques. Ils permettent de dresser un tableau
des mécanismes potentiels afin d'aboutir à des
recommandations pratiques.
I
- DONNEES CLINIQUES ET EXPERIMENTALES
A
- Alimentation et sommeil
Des
expériences réalisées sur le rat indiquent que
le volume et la nature des repas influencent la durée et la
répartition des différentes phases du sommeil. Des
rats rendus hyperphagiques soit par un régime de type "cafétéria" (alimentation
agréable, riche et sans limite), soit par une lésion
de l'hypothalamus ventromédian, voient augmenter la durée
totale de leur sommeil, tant celle du sommeil à ondes lentes
que celle du sommeil paradoxal.
A l'inverse la dénutrition expérimentale réduit la durée
du sommeil. Toujours chez le rat, la perfusion intracérébroventriculaire
d'acides aminés augmente la quantité de sommeil paradoxal, la perfusion
de glucose celle du sommeil à ondes lentes.
Le rôle de la composition du repas est bien illustré par une expérimentation
réalisée sur l'homme. Une équipe française s'est
intéressé à la structure du sommeil lors d'une nuit normale
chez des sportifs soumis au régime dissocié scandinave : les sportifs
d'endurance, afin d'augmenter leurs réserves glycogéniques avant
une compétition, suivirent le schéma suivant : régime hypoglucidique
pendant 3 jours, puis régime hyperglucidique (70% de la ration quotidienne)
pendant les 3 jours suivants. Dans ce travail, l'alimentation presque exclusivement
lipido protidique augmentait la durée du sommeil paradoxal, alors qu'une
alimentation hyperglucidique augmentait le sommeil à ondes lentes.
B
- Alimentation et vigilance
Plusieurs études
menées sur l'homme sain en période d'éveil,
sans privation antérieure de sommeil, indiquent clairement
que l'absorption de glucides augmente, dans un délai de 30 à 60
minutes après l'ingestion, la tendance à la somnolence.
Lors de la course à la voile du Fastnet 1986, à la demande de l'équipage,
un médecin nutritionniste fut embarqué afin d'étudier les
besoins nutritionnels lors de la course au large : même en équipage,
ce type d'épreuve impose une privation partielle de sommeil, une fatigue
physique et une contrainte psychologique importantes.
Les observations réalisées avaient tendance à faire ressortir
un comportement type : à l'issue d'une période de manÏuvre
intense l'équipage ressentait le besoin d'ingérer des aliments à saveur
sucrée. Cette ingestion était le plus souvent suivie d'un épisode
de 10 à 15 minutes de somnolence.
Ce petit repos compensateur a paru efficace pour le maintien des performances
dans ce contexte particulier. Cette observation illustre le fait que l'ingestion
d'un repas glucidique potentialise les effets péjoratifs sur la vigilance
d'une privation partielle de sommeil. A l'inverse un repas protéique,
ou de façon plus caricaturale l'ingestion d'une solution d'acides aminés,
semble améliorer les performances psychomotrices chez des sujets fatigués.
Ce point a été illustré par une amélioration des
temps de réaction sous l'effet d'un apport sélectif en acides aminés
branchés à l'issue d'un marathon. L'ensemble des ces études
expérimentales est en faveur d'une diminution des performances psychomotrices
après un repas glucidique alors qu'un apport protéique serait moins
pénalisant (Tableau 1).
| SOMMEIL
ET VIGILANCE |
 |
Au
cours d'un nycthémère, l'homme passe par
différents états de vigilance qui vont
du sommeil profond à l'éveil attentif.
Le recueil et l'analyse des signaux électroencéphalographiques
(EEG) a permis une classification de ces différents
stades.
Le sommeil comporte deux phases : le sommeil à ondes
lentes (SOL) et le sommeil paradoxal (SP), ainsi appelé parce
que caractérisé par des ondes électroencéphalographiques
rapides, alors que la profondeur du sommeil est maximale.
Ce serait dans les phases de sommeil paradoxal que se
produiraient le maximum de rêves, les phénomènes
de mémorisation ainsi que la récupération
de la fatigue de l'éveil. L'évolution récente
des connaissances tend à indiquer que l'entrée
dans le sommeil et son maintien seraient des phénomènes
actifs contrôlés par des centres distincts
de ceux de l'éveil et sous la dépendance
de neuromédiateurs centraux : plus particulièrement
de la sérotonine cérébrale, carrefour
neurochimique entre nutrition et vigilance. L'hypothèse
sérotoninergique de l'induction du sommeil a été formulée
dès les débuts de la neurochimie du sommeil
; remis en question il y a quelques années, son
rôle hypnogène a été confirmé récemment.
L'éveil peut être considéré comme
l'opposé du sommeil. Pendant l'éveil, on
observe une accélération des ondes électroencéphalo.graphiques
similaire à celle d'un état d'alerte. Il
semblerait que les centres nerveux responsables de l'éveil
soient distincts de ceux du sommeil.
Dans la journée, il existe des variations
périodiques du niveau d'éveil et de sa
corrélation comportementale, la vigilance; celle-ci
est rythmée par plusieurs synchroniseurs dont
les fluctuations hormonales. Ainsi le pic de vigilance
est synchrone du pic de cortisol circadien. Sur ce fond
cyclique, peuvent se produire des variations brusques
du niveau de vigilance. Les repas peuvent être
considérés comme un des synchroniseurs
des rythmes circadiens endocriniens; leur composition
peut aussi moduler le niveau de vigilance.
|
 |
Etant
donné que ces observations furent effectuées à l'issue
de l'ingestion de repas presque exclusivement glucidique ou protéique,
il est difficile d'étendre leurs résultats à la
nutrition quotidienne. Cependant une équipe anglaise formule
l'hypothèse que la nature des repas peut influencer la survenue
d'accidents de la circulation, sportifs ou domestisques.
II
- HYPOTHESES SUR LES MECANISMES RELIANT ALIMENTATION ET SOMMEIL
Actuellement,
deux hypothèses sont proposées pour expliquer les mécanismes
d'action.
A
- Hypothèse métabolique
Cette
hypothèse a été formulée en premier à partir
d'expérimentations sur l'animal. La perfusion périphérique
ou centrale d'insuline augmente la durée du sommeil, notamment
du sommeil à ondes lentes. A l'inverse cette durée
est diminuée par l'administration d'un anticorps anti-insuline.
D'autre part la somatostatine cérébrale semble jouer
un rôle sur l'induction du sommeil paradoxal.
Ces actions hormonales sont confirmées sur un modèle expérimental
d'obésité, le rat Zucker : chez cet animal porteur d'hyperinsulinisme
chronique le sommeil total est augmenté en raison de longues périodes
de sommeil à ondes lentes. L'absorption d'acarbose, qui réduit
l'hyperinsulinisme et augmente la somatostatine (inhibiteur de l'insuline) réduit
le sommeil à ondes lentes et augmente le sommeil paradoxal.
Cette hypothèse soulève un problème : comment l'insuline
périphérique qui ne traverse pas la barrière hémato-encéphalique,
peut-elle informer les centres cérébraux du sommeil ?
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Effets
potentiels de l'alimentation sur la durée et la structure
du sommeil
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Durée
du sommeil
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Structure
du sommeil
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| Augmentation
de l'apport calorique |
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SOL SP
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| Alimentation
riche en glucides |
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SOL
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| Alimentation
lipido protidique |
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SP
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SOL :
Sommeil à ondes lentes ; SP : Sommeil paradoxal
Tableau 1
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B -
Hypothèse sérotoninergique
Cette
hypothèse plus récente résoud en partie les
contradictions soulevées par l'hypothèse métabolique.
La théorie de Wurtman relie l'ingestion de glucides et l'induction de
la synthèse de sérotonine cérébrale. Elle permet
de mieux comprendre les effets comportementaux d'une alimentation hyperglucidique.
Un repas riche en glucides provoque une sécrétion d'insuline :
cette hormone, par un mécanisme agissant sur la liaison du tryptophane à l'albumine,
augmente le transfert de ce précurseur direct de la sérotonine
au niveau cérébral. Il en résulte une augmentation de la
synthèse de sérotonine (Figure 1). Ce mécanisme est invoqué pour
expliquer le phénomène de satiété, mais peut aussi
rendre compte de la somnolence post-prandiale, car la sérotonine est un
des acteurs de l'endormissement.
 |
RELATION
ENTRE L'INSULINE ET LA SYNTHESE DE SEROTONINE CEREBRALE
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Figure
1
A l'inverse
un repas riche en protéines réduit la synthèse
de sérotonine cérébrale par un phénomène
de compétition au niveau du transporteur des acides aminés
cérébraux, permettant ainsi le maintien de la vigilance.
Ce rôle de compétition serait spécifiquement dévolu
aux acides aminés branchés. Si le versant neurochimique de cette
théorie est parfaitement démontré, il reste encore à en établir
ses effets comportementaux.
III
- CONSEQUENCES PRATIQUES
L'état
nutritionnel influence le sommeil lors de deux pathologies. Il s'agit
d'une part de l'insomnie des anorexies mentales qui est partiellement
corrigées par la renutrition, et d'autre part du syndrome
de Kleine-Levine qui associe hyperphagie et obésité.
Surcharge pondérale et sommeil se trouvent aussi associés
dans le syndrome de Pickwick, mais la relation directe avec les repas
est plus complexe car les troubles de la ventilation pulmonaire agissent
de concert avec les modifications métaboliques pour perturber
la vigilance.
Le médecin praticien sera plus souvent confronté à la
demande de conseil chez l'homme sain. Le maintien de la vigilance est un
des facteurs clés de la sécurité dans de nombreux domaines
du travail humain. Les exemples sont nombreux où l'opérateur
humain doit maintenir une vigilance élevée en dépit
d'une tâche répétitive ou d'une modification de ses rythmes
circadiens : contrôleurs du trafic aérien, conducteurs de machines
en tous genres, personnels de sécurité d'une centrale nucléaire
qui assurent la garde de minuit à 8 heures.
Dans ces cas particuliers, une consultation auprès d'un nutritionniste
peut être bénéfique. Quant à l'automobiliste qui
emmène sa famille sur la route des vacances, on peut lui donner quelques
conseils de bon sens : quand la fatigue commence à faire son oeuvre,
il recherche à tort un aliment glucidique à forte valeur hédonique,
qui risque de provoquer les quelques instants de somnolence en trop.
Mieux vaudra lui conseiller la prise successive de petits repas comprenant
des hydrates de carbone complexes et des aliments protido-lipidiques : ils
rompent heureusement la monotonie du voyage et permettent d'assurer un apport
calorique suffisant sans provoquer de pic insulino glucidique.
Pr.
C.Y. GUEZENNEC
CERMA Centre d'Essai en Vol
Brétigny-sur-Orge
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