NUTRITION, ALCOOL ET CIRRHOSE
Que l'alcoolique arrête de boire et tout est dit. Le sujet est
en fait bien plus captivant. Le foie est l'organe clé du métabolisme
des nutriments (et des toxiques) : il est leur lieu de passage obligé,
entre le tube digestif et la circulation générale. Nul
doute que tout toxique en provenance du tube digestif puisse en altérer
la fonction. Nul doute aussi qu'un foie à la fonction altérée
puisse participer à une dégradation de l'état
nutritionnel.
I- DE L'ALIMENTATION A LA CIRRHOSE
1 - Alcool
Chacun sait qu'une consommation excessive d'alcool provoque une
cirrhose. La "consommation seuil " varie nettement selon le sexe : elle pourrait être
de 20 g/j chez la femme et de 40 g/j chez l'homme.
Le risque de cirrhose croit beaucoup plus vite que la consommation
d'alcool (figure 1), car l'effet toxique de l'alcool est cumulatif.
Il apparaîtrait vers la 10ème année de consommation,
voire plus tôt dans de rares cas (5 ans). La fréquence
de la cirrhose, pour la "consommation seuil", double après
20 ans et quadruple après 30 ans. Environ 30% des gros buveurs
(> 80g/j) ont, un jour ou l'autre, une cirrhose. L'effet toxique
de l'alcool n'est pas atténué par la prise concomitante
d'aliments : "manger bien" ou "boire en mangeant" ne
protège pas de la cirrhose.
| Consommation
d'alcool : mode de calcul. |
 |
La
densité de l'alcool étant de 0,8 g/ml,
1 litre de boisson alcoolisée
à 12° = 120 ml ou 96 g d'alcool pur; un verre apporte donc 10 g.
A quantité d'alcool pur égal, le risque de survenue
d'une cirrhose ne dépend pas du type d'alcool ingéré.
Champagne ou gros rouge, bière ou cognac, ce n'est qu'une
question de goût (et de prix de la cirrhose) !
|
 |
Dans les années 50, aux Etats-Unis, les scientifiques croyaient
que seuls les alcooliques ayant une alimentation déséquilibrée
développaient une cirrhose : cette idée est fausse.
On sait maintenant que l'alimentation de l'alcoolique (non cirrhotique)
n'est que peu modifiée. En Europe, l'alcoolique a des apports
en énergie, lipides et glucides équivalents aux apports
des non buveurs. L'alcool n'est pas un coupe-faim efficace ! L'alcool,
in vivo, ne "compte" pas autant de calories qu'in vitro
(1g d'alcool pur = 7 kcal) : des alcooliques à qui l'on remplace
leurs calories alcooliques par des calories glucidiques grossissent;
la réintroduction de l'alcool en remplacement de calories
glucidiques ou lipidiques fait maigrir. Une opinion répandue,
tout aussi fausse, voudrait que l'alcoolique, moins musclé que
d'autres, mange moins de viande pour boire plus. Il n'en est rien.
En Europe et en France, les apports protéiques de l'alcoolique
et, à terme, du cirrhotique en phase compensée, sont
similaires à ceux d'une population de non buveurs ou d'ex-buveurs.
L'alcool induit donc une cirrhose même en l'absence de carence
protéique.
2 - Vitamine A
Un excès de vitamine A (ou de rétinoïdes) peut
provoquer des lésions hépatiques. La dose seuil paraît être
de l'ordre de 30.000 Ul/j pendant plusieurs semaines. Mais les anomalies
histologiques semblent exceptionnelles en dessous de 100.000 Ul/j
pendant plusieurs mois : elles ne s'observent qu'en cas de prises
prolongées de "méga-doses " de vitamines.
Les lésions initiales : nécrose hépatocytaire
et stockage de lipides (stéatose), sont suivies d'une fibrose
réactionnelle, enfin d'une sclérose des veines centro-lobulaires
et d'une cirrhose. De plus, l'alcool potentialise l'effet toxique
de la vitamine A.

Figure 1
Risque relatif de cirrhose (par rapport à une consommation
d'alcool pur<10g/jour) chez les hommes et les femmes. Le risque
relatif est décalé vers la gauche et beaucoup plus
grand chez la femme (colonnes claires) que chez l'homme (colonne
foncées).
Différence statistiquement significative avec le groupe
consommant moins de 10g d'alcool pur/jour :
*p inférieur à 0,05 - **p inférieur à 0,001
II - DE L'ETAT NUTRITIONNEL A LA CIRRHOSE
Il est établi, et pour le moins surprenant, que deux états
aussi opposés que l'obésité et la malnutrition puissent
générer tous deux une cirrhose non alcoolique.
1 - Obésité, diabète pléthorique et
cirrhose
En cas d'obésité, le risque de cirrhose non alcoolique
est accru ; mais seule l'obésité androïde, c'est-à-dire
abdomino-tronculaire favorise la survenue d'anomalies biologiques
hépatiques (ALAT plutôt qu'ASAT), de stéatose,
d'hépatite pseudo-alcoolique et, par là, de cirrhose.
Le diabète insulino et non insulino-dépendant favorise
aussi ces anomalies, selon des mécanismes inconnus.
Le risque de cirrhose lié à l'obésité androïde
ou au diabète est potentialisé par l'alcool. Les rares
cirrhoses observées semblent cependant non compliquées
: l'insuffisance hépato-cellulaire patente y est très
rare et aucun décès lié à la cirrhose
n'a été rapporté.
La fréquence et le risque de cirrhose grave sont nettement
accrus dans les cas où une obésité majeure a
conduit à réaliser une intervention chirurgicale de
dérivation intestinale (court-circuit jéjuno-iléal).
Chez ces malades dont la perte de poids est souvent supérieure à 40
kg en 1 an, les lésions hépatiques pourraient avoir
plusieurs causes : dénutrition, pullulation microbienne...
La cirrhose peut se constituer rapidement, 12 à 24 mois après
l'intervention.
2 - Malnutrition et cirrhose
Parmi les dénutritions, la malnutrition protéino-énergétique
est avant tout responsable d'anomalies biologiques hépatiques (ALAT
plutôt qu'ASAT), de stéatose, d'hépatite pseudo-alcoolique
et, à travers elle, de cirrhose. La malnutrition énergétique
pure (carence d'apport en énergie, sans déficit protéique
notable) peut, elle aussi, induire des anomalies biologiques hépatiques
(ALAT plutôt qu'ASAT) et une stéatose parfois intense, mais
pas de cirrhose.
La correction de l'état nutritionnel par une nutrition parentérale
pourrait favoriser la survenue de rares cas de cirrhose, causés
par la toxicité hépatique des sels biliaires secondaires
libres (non liés) dans la lumière intestinale et des
toxines bactériennes libérées par la flore intestinale
stagnante. Un apport énergétique excessif peut y contribuer.
La nutrition entérale induit des anomalies biologiques hépatiques
(avec parfois des valeurs jusqu'à 5 à 6 fois la normale
de gamma GT, phosphatases alcalines, ALAT, ASAT), voire une stéatose
hépatique. Aucun cas de cirrhose n'a été décrit.
Dans la cirrhose nutritionnelle des pays à bas niveau de vie
et d'alimen-tation, la malnutrition chronique joue à l'évidence
un rôle. D'autres facteurs y contribuent sûrement, puisque
la fréquence de la cirrhose en cas de dénutrition est
beaucoup plus grande que dans nos pays.
III - DE LA CIRRHOSE A LA PRESCRIPTION NUTRITIONNELLE
Le foie est un organe
essentiel dans le métabolisme de nombreux micro-nutriments,
et de tous les macro-nutriments, alcool inclus. Il n'est donc pas étonnant
que les états d'insuffisance hépato-cellulaire soient associés à des
perturbations du métabolisme des protéines, des lipides et
des glucides (tableau 1).
ANOMALIES METABOLIQUES
ET CARENCES
FREQUEMMENT OBSERVEES EN CAS DE CIRRHOSE |
| - |
ANOMALIE
OBSERVEE |
REMARQUES |
| Depense énergétique |
un
peu accrue |
perte
de poids |
| Clucides |
hypoglycémie,
intolérance aux hydrates de carbonne |
rares |
| Lipides |
déficit
en HMG CoA réductase
déficit en lipoprotéine-lipase |
hypocholestérolémie
hypertriglycéridémie |
| Fer |
stocks élevés |
rôle
du vin |
| Vitamines
A, D, E et K |
carences,
le plus souvent |
en
cas de cholestase chronique;
rôde l'alcool et d'une pancréatite chronique |
| Vitamines
B1, B2, B6 |
carences
: neuropathies périphériques, troubles
des fonctions supérieures |
surtout
vit. B6
rôle de l'alcool |
| Calcium |
ostéoporose |
rôle
de l'alcool et de la cholestase |
| Zinc |
Diminution
de l'immunité, du goût et de l'odorat |
rôle
de l'alcool? |
| Magnésium |
crampes
musculaires |
rares |
Tableau
1
| Cirrhose
: faut-il arrêter l'alcool ? |
 |
L'alcool
aggrave les effets de tous les agresseurs du foie
(virus B et C, hémochromatose), diminue l'efficacité des
médicaments anti-viraux (interféron), favorise
la survenue d'un hépatocarcinome sur hépatite
chronique liée au virus C (risque multiplié par
4 en cas de consommation d'alcool). Tous ces effets,
inducteurs et aggravants, apparaissent à partir
d'une dose d'alcool de 40 à 50 g/j.
De nombreuses études ont apporté la preuve que, même
au stade de cirrhose décompensée (avec hypertension
portale), l'arrêt de l'alcool s'accompagnait d'une régression
des anomalies biologiques et surtout histologiques de la cirrhose,
avec réduction du degré de l'hypertension portale et
de l'insuffisance hépato-cellulaire. L'arrêt de l'alcool
accroît l'espérance de vie de tout malade atteint de
cirrhose (tableau 1). Pour tout cirrhotique, il est plus que raisonnable
d'arrêter de boire. En fait, en cas d'hépatopathie chronique
liée à l'alcool, seulement 20% à 50% des
malades deviennent abstinents.
|
 |
1 - Alimentation et cirrhose
L' alimentation des cirrhotiques est en général peu
altérée avant l'apparition des signes de gravité.
Cependant, un petit nombre de malades ont des apports énergétiques
et surtout protéiques insuffisants qu'il importe de compenser,
particulièrement en cas de cirrhose compliquée d'hépatite
alcoolique où la majoration de l'insuffisance hépato-cellulaire
retentit sur l'état nutritionnel. Il est donc souhaitable,
notamment en cas d'ascite importante, d'évaluer l'état
nutritionnel et de rechercher des signes de dénutrition (voir
Objectif Nutrition N°7)
2 - Nutrition assistée et cirrhose
Chez le malade cirrhotique dénutri, l'état nutritionnel
nécessite un régime hyperprotéique, alors que
l'insuffisance hépatique expose au risque d'encéphalopathie
hépatique ! L'utilisation de suppléments protéiques
enrichis en acides aminés ramifiés a permis dans certains
cas de contourner cette difficulté. Les apports nutritionnels
doivent être calculés en fonction du poids en cas d'ascite
et d'oedèmes.
En cas de cirrhose avec hépatite alcoolique, il paraît
souhaitable d'assurer un apport d'azote et d'énergie adéquat
(un peu supérieur à la normale) de l'ordre de 1,4 g
protéines/kg de poids sec/j et de 35 à 40 kcal/kg de
poids sec/j).
INTERET DU
SEVRAGE ALCOOLIQUE
DANS DIVERSES SITUATION AVEC HEPATOPATHIES |
| - |
BUVEURS |
EX-BUVEURS |
| Hépatite
chronique active B ou C |
risque
de cirrhose accru* |
- |
| Stéatose
alcoolique |
10%
cirrhose à 5 ans |
0,2%
cirrhose à 5 ans |
| Hépatite
alcoolique |
50-59%
cirrhose à 5 ans |
18-30%
cirrhose à 5 ans |
| Cirrhose
compensée |
40%
survie à 5 ans |
60%
survie à 5 ans |
| Risques
d'hépatocarcinome |
accru |
diminué |
| Survie
après anastomose porto-cave |
40%
survie à 5 ans |
75%
survie à 5 ans |
Tableau 2
* par rapport aux ex-buveurs
CONCLUSION
Si l'on veut éviter la cirrhose, surtout si l'on est une femme, il
n'est pas raisonnable de boire plus de 50 g d'alcool pur par jour (5 verres
de vin).
Si l'on boit plus, il n'est pas raisonnable de le faire plus de 10 ans.
Il est souhaitable de n'y associer ni virus B ou C, ni obésité-tronculaire,
ni dénutrition, ni antécédent familial d'hémochromatose.
En cas d'atteinte hépatique liée à l'alcool, l'arrêt
de l'alcool s'accompagne inéluctablement d'une augmentation de l'espérance
de vie, sauf après diagnostic d'un hépatocarcinome. Il n'est
donc pas déraisonnable de tout faire pour obtenir le sevrage. Ce qui
n'est jamais chose aisée !
Dr Daniel RIGAUD
Service d'Hépato Gastro-Entérologie et Nutrition
Hôpital Bichat - Paris
Bibliographie
Rueff Bernard - Alcool et foie.In "Alcoologie clinique" Ed. Rueff
B. Flammarion Médecine Science (Paris) 1989 : 82-90.
Morgan MY - Aspects nutritionnels des affections hépatiques
et biliaires. In "Hépatologie clinique". Ed. Benhamou
JP, Bircher J, McIntyre N, Rizzeto M, Rodes J. Flammarion Médecine
Science (Paris) 1993 : 1340-85.