 Tribune
Edulcorants : rumeur et réalité
Curieusement la gourmandise ne figure pas parmi les péchés
capitaux énoncés dans la Bible (Marc, 7, 21-22). Elle semble
avoir été ajoutée ultérieurement à cette
liste par des théologiens aussi soucieux de la santé de l'âme
que de celle du corps de leurs ouailles trop gloutonnes. Les penchants des
hommes évoluant moins vite que les mentalités, c'est par divers
artifices que l'on voudrait aujourd'hui réduire le nombre de calories
ingérées, toujours pour la santé du corps, mais sans
bannir les plaisirs de bouche. Ces artifices peuvent s'appeler édulcorants
intenses (molécules à très fort pouvoir sucrant et à faible
apport calorique). Mais le Superbe rôde toujours, et la rumeur court
: "Les édulcorants ne donnent-ils pas le cancer ? Ne risquent-ils
pas de faire grossir ? En tout cas il est presque certain qu'ils ne servent à rien
!". Rumeur ou réalité : tentons d'y voir clair !
Rassurons le consommateur sur au moins un point : les édulcorants
intenses dont l'usage est actuellement autorisé, sont certainement
dépourvus de tout risque toxicologique ou cancérogène
dans le respect de leurs conditions d'emploi. N'est-ce pas le moindre préalable à l'emploi
d'additifs non-indispensables, dont le bénéfice médical
demeure discuté (ce qui ne veut pas dire qu'il soit inexistant) ?
Les édulcorants ont-ils vraiment un intérêt pour la balance énergétique
? La polémique reste âpre. Voici quelques années, des
travaux scientifiques de qualité, cependant abusivement interprétés
par certains médias, avaient avancé que les édulcorants
intenses pourraient, au lieu de favoriser l'amaigrissement, augmenter l'appétit
et faire grossir. En réalité personne n'a jamais pu le démontrer.
La principale question est de savoir si leur emploi entraîne l'épargne
calorique escomptée (4 kcal, soit 17 kJ, par gramme de saccharose évité).
La réponse n'est pas tranchée. Les résultats de très
nombreux travaux sont contradictoires. Certes les mécanismes de régulation énergétique
et ceux du contrôle de la prise alimentaire sont susceptibles, chez
l'homme normal, de rapidement contrebalancer une moindre consommation calorique
résultant de l'emploi d'édulcorants intenses. Ceci reste-t-il
vrai en cas d'excès pondéral ? Qu'en est-il chez ceux qui s'imposent
déjà une restriction énergétique plus ou moins
sévère ? Enfin et surtout, plusieurs études tendent à montrer
que, même chez les sujets normo-pondéraux, les calories véhiculées
par des liquides pourraient être imparfaitement comptabilisées, à court
comme à long terme, par le système de contrôle de la
prise alimentaire.
La consommation de breuvages sucrés et caloriques pourrait ainsi aboutir à un
apport énergétique excessif, car non compensé par une
diminution de la prise alimentaire : d'où l'intérêt des édulcorants
si le sevrage du goût sucré est impossible !
Professeur Marc
FANTINO
Laboratoire de physiologie
Faculté de Médecine - Dijon |