DÉPRESSION ET RISQUE PONDÉRAL
Contrairement
aux idées reçues, la dépression, à son
premier stade,
n'entraîne pas, dans la majorité des cas, de prise de poids, et
les dépressions
ne sont pas plus fréquentes chez les obèses que dans le reste de
la population.
Qu'il s'agisse de dépression ou d'obésité, le traitement
sera d'autant plus profitable au patient,
et ses inconvénients éventuels mieux vécus, que le médecin
aura initialement expliqué ses buts et ses limites.
La prise de poids est souvent associée à la dépression dans
l'inconscient populaire et médical alors que l'obèse apparaît
comme une personnalité joviale, s'épanouissant dans une consommation
alimentaire pléthorique. Quelles réalités correspondent à ces
images contradictoires ?
LA
DÉPRESSION EST-ELLE A L'ORIGINE D'UNE PRISE DE POIDS?
La
dépression ne s'accompagne pas d'une prise de poids, du moins
dans son stade initial. Elle est même, à l'inverse,
caractérisée par une triade symptomatique : insomnie,
anorexie et perte de poids. Une réduction pondérale
d'au moins 5% en un mois est l'un des critères diagnostiques
du syndrome dépressif. Cependant ces signes peuvent être
inversés : de fréquence jusqu'alors mal connue, la
triade hypersomnie, hyperphagie et prise de poids au stade initial
de la dépression, était essentiellement décrite
dans les formes particulières de dépression atypique,
boulimie et surtout dépression saisonnière (voir encadré).
Les réponses à un auto-questionnaire de 8116 habitants de l'état
d'Ontario au Canada, âgés de 15 à 64 ans, ont montré que
moins de 10% des sujets avaient des signes de dépression. Parmi eux, seulement
17% avaient une triade symptomatique inversée permanente (11%) ou intermittente
(6%) et donc une prise pondérale. Aucun élément distinctif
clinique et notamment psychologique ne permettait initialement de distinguer
cette catégorie de patients. Ils avaient en général une
comorbidité beaucoup plus importante avec un recours très fréquent
aux médications et aux soins psychologiques. L'étude ne précisait
pas la fréquence des différents types de dépressions (dépression
saisonnière notamment).
| LE
SYNDROME DE DÉPRESSION SAISONNIERE |
 |
La
dépression saisonnière, forme de dépression
particulière la plus fréquemment rencontrée,
est associée à une triade symptomatique
inversée (hypersomnie, hyperphagie et prise de
poids). Elle a été initialement décrite
par Rosenthal en 1984, et se caractérise par des épisodes
de dépression survenant durant l'automne et l'hiver
et disparaissant au printemps et pendant l'été.
Le syndrome dépressif, parfois sévère
(6% des cas) est associé à une anxiété,
une irritabilité, une réduction de la libido
et des relations sociales.
La prise de poids est habituelle, en relation avec une hyperphagie
essentiellement orientée vers la consommation de sucreries.
Ce syndrome est le plus souvent rapporté chez les femmes.
Sa fréquence augmente
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avec
l'éloignement géographique par rapport à l'équateur
et la durée d'ensoleillement : à New York,
31% des individus souffrent de ce syndrome à différents
degrés durant l'hiver. Les seuls facteurs favorisant
signalés sont une fréquence accrue des
dépressions familiales (80%) et la réduction
de la durée d'exposition à la lumière
solaire (inférieure à 10 h par jour). Il
n'existe pas d'anomalie hormonale pouvant expliquer ce
syndrome. Un déficit en sérotonine, un
excès en mélatonine ou une sensibilité anormalement
basse de la rétine à l'exposition solaire
ont été évoqués. Sur ces
observations, un traitement par photothérapie
a été proposé : on a pu alors observer
une réduction de la prise de poids de 30 à 40%,
principalement liée à la réduction
de la consommation de sucreries. |
 |
LES
TRAITEMENTS ANTIDÉPRESSEURS FONT-ILS PRENDRE DU POIDS
?
Si
la prise de poids n'est pas la règle dans la phase initiale
de la dépression, en revanche il est fréquent d'observer
un accroissement pondéral lors de l'introduction des traitements
antidépresseurs (Tableau I). Les antidépresseurs de
la classe tricyclique ou associés en sont responsables. Une étude
contre placebo a montré une prise de poids de 9 kg après
un traitement de 6 mois à l'amitriptyline. Certains inhibiteurs
de la mono-amine oxydase (IMAO) peuvent également provoquer
une hyperphagie et une prise pondérale. Les nouveaux traitements
antidépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
tels que la fluoxétine n'ont pas d'effet sur le poids et pourraient
même favoriser une réduction pondérale transitoire
lorsqu'ils sont prescrits à fortes doses.
La majorité des traitements neuroleptiques sont aussi à l'origine
d'une augmentation de poids. Chez des patients schizophrènes traités
par la chlorpromazine, un gain pondéral de 5 kg en 12 semaines en phase
initiale du traitement et réversible à son arrêt a pu être
rapporté.
Le lithium peut être responsable d'une prise pondérale : des prises
de poids de 10 kg pour des traitements de 2 à 6 ans sont habituellement
constatées, sans rapport avec une éventuelle hypothyroïdie
secondaire au traitement.
La majorité des sédatifs ou anxiolytiques n'ont pas d'effet sur
le poids.
EFFET
SUR LE POIDS DES MEDICAMENTS
UTILISES EN PSYCHIATRIE |
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AUGMENTENT
L'APPÉTIT ET FAVORISENT LA PRISE DE POIDS
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BEAUCOUP
Antidépresseurs
Amytriptiline
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MODEREMENT
Imipramine
Trimipramine
Nortriptyline
Doxepine
Phenelzine
IMAO
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PAS
OU PEU
Amoxapine
Desipramine
Trazodone
Tranylcypromine
IMAO
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Neuroleptiques
Chlorpromazine
Thioridazine
Mesoridazine
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Trifluoperazine
Perphenazine
Thiothixene
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Haloperidol
Loxapine
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DIMINUENT
L'APPÉTIT ET FAVORISENT LA PERTE DE POIDS
Fluoxetine et certains autres inhibiteurs de la recapture
de la sérotonine
Bupropion
Molindone |
*D'après
Bernstein J.G.
Tableau 1
Les
antidépresseurs interviennent probablement au niveau de l'hypothalamus
et des centres régulateurs de la faim et de l'appétit
: ainsi, il a été suggéré que les antidépresseurs
tricycliques étaient responsables d'une déplétion
en sérotonine intracérébrale. Des mécanismes
indirects peuvent également faciliter la prise de poids :
sécheresse buccale, réduction de l'activité physique,
sociale et professionnelle.
Quoi qu'il en soit, l'essentiel est de choisir le médicament antidépresseur
le plus adapté à l'état psychologique du patient, le risque
pondéral restant secondaire. Il peut être prévenu en recommandant
aux patients d'éviter les aliments sucrés ou à forte densité calorique.
Une fois la situation psychologique stabilisée, l'interruption du traitement
ne suffit pas en général à retrouver une situation pondérale
satisfaisante et le recours à un régime hypocalorique est souvent
nécessaire.
L'OBÉSITÉ EST-ELLE
SOURCE DE DÉPRESSION ?
Pendant
de nombreuses années, on a pensé que les obèses
possédaient des personnalités dépressives ou
des pathologies psychiatriques expliquant leur surpoids, l'excès
d'alimentation étant à l'époque considéré comme
une réaction au stress psychologique.
Cette notion n'a pas résisté aux nombreuses études contrôlées
effectuées récemment, qui ont clairement montré que les
obèses ne souffraient pas plus de dépression ni de pathologie psychiatrique
que les sujets de poids normal. L'apparente contradiction avec les données
antérieures s'explique par l'évolution et le perfectionnement des
grilles d'évaluation et également par la présence de groupes
contrôles.
Néanmoins, les patients et leur entourage ont un vécu extrêmement
négatif du surpoids.
Rand et Mc Gregor ont montré que 47% des patients ayant maigri à la
suite d'une intervention chirurgicale préféreraient devenir sourds,
aveugles, dyslexiques, diabétiques, coronariens ou avoir de l'acné plutôt
que de revenir à leur statut d'obèse. Ce vécu très
négatif est encore renforcé par l'entourage, qui considère
les obèses comme fainéants, sans volonté et tricheurs. Sur
un plan professionnel, les obèses sont très souvent rejetés
par les employeurs; le corps médical lui-même a souvent un abord
négatif de leurs problèmes. Malgré cet environnement, le
nombre de dépressions sévères n'est pas plus élevé chez
les obèses que dans le reste de la population, mais leur humeur est indiscutablement
altérée par le regard des autres. Cette situation fréquente,
notamment chez la femme aux environs de la cinquantaine, nécessite une
prise en charge autant psychologique que diététique.
| LE
SYNDROME DE FRÉNÉSIE ALIMENTAIRE |
 |
Le
syndrome de frénésie alimentaire ou "Binge
Eating" des auteurs anglo-saxons correspond à une
perte de contrôle transitoire de la prise alimentaire.
Il concerne 4 à 5 % de la population d'obèses
(20 à 30% dans les consultations spécialisées)
et peut être une conséquence de régimes
trop restrictifs. Son diagnostic correspond à des
critères précis et peut s'accompagner d'un
|
 |
syndrome
dépressif secondaire à la détresse
liée au comportement alimentaire ou aux luttes
pour le combattre. La mise en place de régimes
restrictifs dans ce contexte est toujours inefficace
et aggrave souvent le syndrome dépressif. Seules
les thérapies cognitives et comportementales ont
fait preuve d'une certaine efficacité dans la
prise en charge de ce syndrome. |
 |
CRITÈRES
DIAGNOSTIQUES DE FRÉNÉSIE
ALIMENTAIRE
("BINGE EATING DISORDER")*
|
 |
A. Survenue
récurrente de crises alimentaires ("binge eating").
Une crise alimentaire répond aux deux caractéristiques
suivantes :
1- Absorption, en une période de temps limitée
(par ex. moins de 2 heures), d'une quantité de nourriture
largement supérieure à ce que la plupart des gens absorberaient
en une période de temps similaire et dans les mêmes
circonstances.
2- Sentiment d'une perte de contrôle sur le comportement
alimentaire pendant la crise (par ex. sentiment de ne pas pouvoir
s'arrêter de manger ou de ne pas pouvoir contrôler ce
que l'on mange ou la quantité de ce que l'on mange).
B. Les
crises alimentaires sont associées à trois des
caractéristiques
suivantes (ou plus) :
1- manger beaucoup plus rapidement que la normale.
2- manger jusqu'à éprouver une sensation pénible
de distension abdominale.
3- manger de petites quantités de nourriture en l'absence
d'une sensation physique de faim.
4- manger seul parce que l'on est gêné de la
quantité de nourriture que l'on absorbe.
5- manger de grandes quantités de nourriture le jour
où on n'a pas programmé de repas.
6- se sentir dégoûté de soi-même,
déprimé ou très coupable après avoir
trop mangé.
7- manger de grandes quantités de nourriture lorsque
l'on est fatigué, anxieux, seul, déprimé ou
que l'on s'ennuie.
C. Le
comportement de frénésie alimentaire est source
d'une souffrance marquée.
D. Le
comportement de frénésie alimentaire survient,
en moyenne, au moins 2 jours par semaine pendant 6 mois.
E. A
l'inverse de la boulimie, dans la frénésie il n'est
pas observé le recours régulier à des comportements
compensatoires de purge inappropriés (par ex., vomissement
ou prise de purgatifs, jeûne, exercice physique excessif).
 |
 |
* D'après
: American Psychiatric Association DSM-IV Manuel diagnostique et
statistique des troubles mentaux - 4ème édition (version
internationale, Washington, DC© 1995).
Traduction française par J.D. GUELFI et al. MASSON, Paris, 1996, 1056
pages.
Tableau 2
LE
RÉGIME EST-IL UNE CAUSE DE DÉPRESSION ?
Des études
effectuées dans les années 50-60 suggéraient
une relation entre régime restrictif et dépression.
Les résultats s'expliquaient en partie par des insuffisances
méthodologiques et par le large emploi fait alors des extraits
thyroïdiens et des anorexigènes (dont l'arrêt provoque
une dépression). De nombreuses études récentes
et contrôlées infirment ces travaux. Elles montrent
l'absence de détérioration psychologique par le régime
et même souvent une amélioration en relation avec la
perte de poids. La variation cyclique du poids ou la reprise pondérale
ne sont pas associées à une fréquence accrue
des dépressions. Certains cas particuliers font exception
: syndromes de restriction chronique et surtout frénésie
alimentaire (voir tableau 2). Des régimes très restrictifs
(moins de 1000 kcal/jour) ou des amaigrissements massifs secondaires à un
traitement chirurgical pourraient ne pas être anodins, surtout
chez des patients en situation psychologique fragile. Dans ce contexte,
et alors que nous manquons de données sur le sujet, la prudence
s'impose dans le recours à ces traitements d'exception.
CONCLUSION
Au-delà des
enseignements des études et des statistiques, la recherche
de l'attitude thérapeutique la mieux adaptée au patient
doit toujours tenir compte des éventuels effets secondaires
qu'il faudra anticiper ou détecter. Ne pas reconnaître
une dépression lors d'une prise pondérale ou proposer
des restrictions caloriques trop sévères dans un contexte
de comportement alimentaire perturbé peuvent avoir des conséquences
très négatives. Ces effets seront d'autant mieux contrôlés
qu'ils auront été recherchés et évoqués
avec le patient lors de la consultation initiale.
Pr
Michel KREMPF
Service d'Endocrinologie et de Nutrition
CHU Nantes
Bibliographie
ATTAR-LEVY
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Prat 1997, 47 : 1899-1903.
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In "Human Obesity", Ed. by Wurtman RJ. & Wurtman J.J., 1987,
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cycling in obese persons: a review and research agenda. Obese Research 1997,
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STUNKARD A.J. WADDEN T.A. - Psychological aspects of Human Obesity. -
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chapitre 29 :
p. 352-360.