PRISE
EN CHARGE DE
L'ANOREXIE MENTALE
Trouble
grave du comportement alimentaire, l'anorexie mentale, de plus
en plus fréquente aujourd'hui, peut être mortelle.
La disponibilité et l'écoute
sont particulièrement indispensables pour instaurer un climat de confiance
et aider le patient à résoudre ses conflits autrement que par cette
pathologie.
Longtemps perçue comme un "caprice ", l'anorexie mentale, a trouvé droit
de cité dans les pathologies au XIXème siècle, grâce à Lasègue
et Gull. Les études sur le devenir à long terme des patientes au-delà des
quelques mois suivant la reprise de poids ont dévoilé la gravité de
cette maladie. Les travaux épidémiologiques montrent qu'en dix
ans la fréquence de l'anorexie mentale a augmenté, passant de 1
ou 2% des adolescentes à 5% actuellement. Il s'agit de femmes dans 95%
des cas, avec un âge de prédilection de 15 à 25 ans. La maladie
touche aussi l'adolescent (5% des cas).
I
- DIAGNOSTIC
Il
repose sur l'association de 5 critères universels :
- une perte de poids de plus de 15% par rapport au poids initial,
- une apparition de la pathologie avant l'âge de 25 ans,
- une distorsion implacable du comportement alimentaire,
- l'absence de toute pathologie organique ou psychiatrique autre,
- la peur intense de prendre du poids et de devenir obèse.
Selon Feighner et al., il faudrait ajouter à ces critères
l'existence d'au moins deux autres de ces signes :
- aménorrhée,
- lanugo (duvet dans le dos, sur les joues et les avant bras),
- bradycardie (moins de 60 battements par minute),
- hypothermie,
- hyperactivité physique,
- vomissements,
- épisodes boulimiques (dans un tiers des cas).
Malheureusement le diagnostic est encore trop souvent établi devant des
pertes de poids considérables, les premiers symptômes passant inaperçus
car banalisés par la patiente, bien sûr, mais aussi par l'entourage
familial.
Une prise en charge précoce devrait éviter, dans bien des cas,
les chutes
pondérales vertigineuses, parfois mortelles, ainsi que les autres complications
de l'anorexie mentale (voir tableau 1).
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COMPLICATIONS
DE L'ANOREXIE MENTALE
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- Anorexie
mentale compensée avec vie sociale difficile
:
- désinsertion sociale : 10 à 25 %
- dépendance financière : 30 à 40
%
- désert sentimental : 10 à 25 %
- débâcle familiale : 40 à 60
%
- dépression, obsession, compulsion : 15 à 45
%
- tentatives de suicide : 4%
- persistance
et chronicisation de l'anorexie mentale (au-delà de
5 ans d'évolution) 20% des cas dont :
- épisode d'anorexie-boulimie : 20%
- boulimie à poids normal (avec vomissements)
: 20 %
- forme restrictive pure : 60%
- Décès
: 8% après 10 à 15 ans d'évolution.
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Tableau
1
II
- ÉVALUATION LORS DE LA PREMIÈRE CONSULTATION.
La
sévérité de la maladie sera appréciée
par le déficit pondéral. Trois critères méritent
d'être pris en considération :
- la perte totale de poids, c'est-à-dire la différence entre le
poids maximal, généralement atteint juste avant le déclenchement
de la maladie, et le poids mesuré au moment de la première consultation,
- la vitesse de l'amaigrissement, c'est-à-dire la perte totale de poids
rapportée à la durée d'évolution de la maladie;
- la sévérité du déficit pondéral, appréciée
par l'indice de masse corporelle (IMC), en l'absence d'oedème ou d'ascite.
Les valeurs normales d'IMC (poids/(taille)²) sont comprises entre 18,5 et
23 kg/(m)² chez la jeune fille. L'anorexie mentale peut être considérée
comme modérée si l'IMC tombe en dessous de 17,5, sévère
en dessous de 15 et critique sur le plan vital en dessous de 12,5 kg/(m)².
Les complications de l'anorexie mentale peuvent être liées au déséquilibre énergétique
prolongé et à l'état de cachexie qui s'en suit, mais aussi à des épisodes
de vomissements répétés, observés dans un tiers des
cas.
La quasi disparition du tissu adipeux, une amyotrophie considérable, une
peau sèche avec des troubles de la micro-circulation et acrocyanose, un
lanugo disséminé et une hypotension artérielle sont autant
de facteurs de gravité de la maladie. Les oedèmes apparaissent
dans des cas extrêmes avec hypoalbuminémie sévère.
Sur le plan biologique, surtout s'il existe des vomissements, il faut rechercher
une anémie ferriprive ainsi qu'une hypokaliémie (tableau 2).
ANOMALIES
BIOLOGIQUES FRÉQUEMMENT RENCONTRÉES
DANS L'ANOREXIE MENTALE*
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DOMAINE |
PERTURBATIONS |
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Endocrinien |
- LH,
FSH, oestradiol
- T3, reverse
T3, mais TSH normale
- cortisol |
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Métabolique |
- glycémie, cholestérolémie
- créatinine*
(fonte musculaire) |
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Hématologique |
-
leucopénie, anémie, plaquettes
(NFS*, VS*)
- fer,
ferritine |
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Hépatique |
- TGO*,
TGP* (cytolyse)
- albumine*,
urée*, fibrinogène |
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Néphrologique |
- urée,
créatinine, (si déshydratation)
- K,
Cl, alcalose métabolique (iono sang*)
- Na,
Mg, Phosphates (si vomissements et/ou laxatifs) |
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Vitaminique |
- Vitamine
A, carotène |
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* seules
les constantes biologiques suivies d'un astérisque sont à vérifier
au début de la prise en charge.
Tableau 2
D'après SCHEEN A.J., 1995
III
- PRISE EN CHARGE
Il
existe quatre objectifs incontournables et intimement liés
que le praticien
se devra toujours de garder en mémoire lors de cette prise en charge longue
et difficile :
- obtenir un poids minimal normal : indice de masse corporelle de 18,5 kg/(m)²,
- obtenir des apports énergétiques compatibles avec le maintien
de ce poids,
- obtenir un comportement alimentaire normal "sans peur et sans reproche",
- ouvrir des portes mentales : droit à la parole, lutte contre l'angoisse
et la dévalorisation de soi mais aussi contre le narcissisme et le perfectionnisme.
Afin d'obtenir un poids minimal normal, il faut obtenir de la patiente
qu'elle tienne un carnet alimentaire pour que le praticien évalue au plus près,
qualitativement et quantitativement, la ration quotidienne. Sans brusquer les
préjugés, le praticien demandera la réintroduction progressive
des corps gras ainsi que des glucides lents, les deux nutriments les plus souvent
exclus, en tout cas dans un premier temps, chez l'anorexique. Ces deux objectifs
sont tout à fait corrélés puisqu'il serait ridicule d'obtenir
un poids satisfaisant sans un apport énergétique et qualitatif
satisfaisant.
On réintroduira donc le beurre et les huiles d'assaisonnement qui ont
disparu des repas. On exigera la prise quotidienne de féculents et de
farineux, en petite quantité au départ, pour arriver au bout de
quelques semaines à des rations de 200 à 250 g par repas.
L'apport protidique est un peu mieux conservé chez les anorexiques mais
il existe dans de nombreux cas une phobie de la viande rouge (bien avant les
problèmes de la "vache folle"). En conseillant des modes de préparation
mixée ou sous forme exotique (plat chinois) on peut amener assez facilement
ces adolescentes à remanger de la viande rouge au moins deux fois par
semaine.
Lié au
deux premiers, le troisième objectif est d'obtenir un comportement
alimentaire " sans peur et sans reproche". Au cours des multiples
entretiens, l'on sera amené à parler du comportement
alimentaire, expliquant que l'alimentation est d'abord une nécessité vitale
mais aussi un plaisir individuel et partagé. On favorisera
la prise de repas avec des amis et les séjours chez d'autres
membres de la
famille moins anxieux, car moins impliqués, avec lesquels l'anorexique
pourra retrouver une sérénité autour de repas simples et
partagés. Il faudra se méfier d'un passage à la boulimie,
avec le risque de suicide qu'il comporte.
Le quatrième objectif est au coeur de la problématique de l'anorexie
mentale. D'après Jeammet, l'anorexie mentale apparaît fréquemment
comme "une réponse à des conflits en eux-mêmes le plus souvent
banals, liés à cette période spécifique de l'évolution
de la personnalité qu'est l'adolescence". Puis cette conduite anorexique
perd progressivement ses liens de signification avec les conflits qui lui avaient
donnés naissance, et devient un moyen quasi automatique de réponse à toute
tension. Ce qui explique qu'au moins au début, ces patientes en dehors
de leur trouble du comportement se montrent le plus souvent d'un contact facile
et même remarquablement aconflictuel, notamment avec leur entourage qui
ne se plaint jamais de ces enfants "sans problèmes".
C'est pour cela qu'il apparaît important d'intervenir le plus précocement
possible pour ne pas laisser l'adolescent(e) réorganiser ses plaisirs,
ses moyens d'évacuer ses tensions, ses modalités relationnelles
autour de
ce trouble de comportement. On proposera une véritable mobilisation
thérapeutique :
- en favorisant des entretiens avec les parents et en insistant sur l'importance
de la présence du père (souvent le grand absent),
- en prescrivant, si nécessaire, des séances de massage ou de relaxation
qui permettent de retrouver une image du corps plus réelle et qui réduisent
progressivement l'attitude d'opposition majorée par l'angoisse de regrossir,
- en proposant des rendez-vous réguliers et répétés,
très proches au début, pour permettre aux malades de verbaliser
certains conflits, car si on ne
s'occupe que de la réduction du symptôme on risque de laisser les
malades,
quel que soit leur âge, en difficulté avec une possibilité de
rechute
importante.
CONCLUSION
L'anorexie
mentale est un trouble grave du comportement alimentaire qui se caractérise
par le désir de maigrir, la peur de manger et la peur de devenir
obèse. La dénutrition qui s'installe peut devenir extrêmement
sévère et conduire au décès. La prise
en charge d'un ou d'une malade atteint d'anorexie mentale nécessite
beaucoup de patience, mais aussi beaucoup de recul pour ne pas entrer
dans leur jeu souvent pervers. Il est possible de régler ce
problème sans hospitalisation mais le médecin doit
connaître en permanence ses limites et ne pas hésiter à planifier
une hospitalisation afin que l'assistance nutritive soit mise en
place. Même dans ces cas de force majeure, la renutrition ne
doit jamais être prétexte à faire l'économie
d'une écoute dirigée qui permettra aux malades de résoudre
leurs conflits autrement que par cette pathologie.
Dr
Agnès MOUTON-GENSBURGER
Dr. Daniel RIGAUD
Paris
Bibliographie
CRIQUILLION-DOUBLET
S., LAVEISSIERE-DELETRAZ M-N. - Anorexie mentale. Reproduction
humaine et hormones, 1993 ; volume VI. n°6 : 341-348
FEIGHNER J.P, ROBIN E., GUZE S.E, ET AL - Diagnostic criteria
for use in psychiatic research. Arch. Gen. Psychiatry, 1972
; 26 : 57-63
JEAMMET PH. - Le spectre des troubles du comportement
alimentaire à l'adolescence : unité ou diversité ? Cah.
Nutr. Diét.,1992 ; XXVII, 6 : 211-217.
RIGAUD D. - Anorexie mentale : L'auto-cannibalisme masqué. Act.
Méd. Int.- Gastroentérologie, 1992 ; 6, n°7 : 200-207
SCHEEN A. J. - Comment j'explore... Une anorexie mentale. Rev
Med Liège, 1995 ; 50,12 : 538-539.