II
- RETENTISSEMENT NUTRITIONNEL DE LA PANCRÉATITE CHRONIQUE
Le
pancréas est un organe essentiel dans la digestion des
macro-nutriments (protides, lipides, glucides) et dans la sécrétion
d'hormones (insuline, glucagon, somatostatine, polypeptide pancréatique).
Il n'est donc pas étonnant que l'insuffisance pancréatique
induise des perturbations de l'état nutritionnel.
Dénutrition et pancréatite chronique
Les 2/3 environ des patients atteints de pancréatite chronique calcifiante
développeront une dénutrition. Cette dénutrition est tardive
: il faut une perte d'environ 80 à 90 % de la sécrétion
exocrine pour qu'apparaissent des signes de malabsorption (Figure 1).
Il s'agit d'une dénutrition protéo-énergétique, avec
perte de masse grasse et de masse cellulaire maigre. Trois facteurs la conditionnent
:
- La douleur : évoluant souvent au gré des poussées
aiguës de la maladie, la douleur favorise la peur de manger et l'anorexie.
Elle toucherait 60 à 90 % des malades.
- La malabsorption : concernant 25 à 45 % des malades, elle résulte
d'une maldigestion de nombreux nutriments, elle-même due à l'insuffisance
pancréatique exocrine. Sont notamment concernés : les graisses
et vitamines liposolubles (A, D, E et K), les protéines et glucides, le
calcium (par la formation de savons calciques avec les graisses et par carence
en vitamine D), la vitamine B12 (par défaut de destruction par les enzymes
protéolytiques pancréatiques du facteur R qui empêche l'absorption
de la vitamine B12 alimentaire).
- Le diabète insulinoprive (voir ci-après).

*
D'après Del Prato et Tiengo, 1983.
Figure 1
Métabolisme
et pancréatite chronique
- Dépense énergétique de repos
La dépense énergétique de repos (DER) augmente de 10 à 15
%. Cet hypermétabolisme est lié à la consommation d'alcool
et de tabac et surtout à la nécrose et l'inflammation qui accompagnent
les poussées.
Cette augmentation de 15 % de la DER est responsable d'une perte de poids d'environ
50 g/j, soit 4 à 5 kg en 3 mois.
- Métabolisme des glucides
La carence en insuline conduit au diabète insulinoprive (Tableau 1).
Sa fréquence augmente avec la durée d'évolution (Figure
1). La destruction de la queue du pancréas, là où se situe
la majorité des îlots endocrines, est tardive, expliquant la rareté du
diabète dans les 15 premières années.

Tableau
1
- Métabolisme
des lipides
On constate une stéatorrhée chez plus des 2/3 des malades au cours
de l'évolution de la maladie. Une stéatorrhée supérieure à 20-25
g/j touche 10 % des malades atteints de pancréatite chronique alcoolique
et 60 % des enfants atteints de mucoviscidose. Parallèle à la stéatorrhée,
la malabsorption des vitamines liposolubles A, E et K est rarement responsable
de déficits cliniques (5 % des cas).
- Métabolisme des protides
La malabsorption des protéines et l'état inflammatoire chronique
favorisent la diminution de la masse maigre et de la masse musculaire, ainsi
que la baisse des marqueurs nutritionnels (albumine, pré-albumine, ou
transferrine).
III
- QUEL TRAITEMENT NUTRITIONNEL ?
-
Faut-il arrêter l'alcool ?
Contrairement à ce qui se passe en cas de cirrhose, il n'est pas démontré que
l'arrêt de l'alcool s'accompagne d'une régression des anomalies
histologiques, des manifestations cliniques (douleurs) et d'une diminution de
l'insuffisance pancréatique exocrine et endocrine.
Cependant, il est probable que l'arrêt de l'alcool, dans une maladie qui évolue
sur de longues années, permet d'en ralentir la progression et donc peut-être
d'accroître l'espérance de vie des malades atteints de pancréatite
chronique.
- Pancréatite chronique et alimentation
Le plus souvent, l'alimentation n'est pas altérée avant l'apparition
des signes de gravité (malabsorption patente, diabète, hypertension
portale, ictère). Cependant, un petit nombre de malades a des apports énergétiques
et protéiques insuffisants du fait de facteurs de risque particuliers.
Au stade de pancréatite évoluée, une dose adéquate
d'extraits pancréatiques doit être prescrite pour diminuer les pertes énergétiques,
lipidiques et en vitamines liposolubles (Figure 2). Il faut alors déconseiller
un régime riche en fibres : les fibres alimentaires solubles et insolubles
captent les enzymes pancréatiques et s'opposent de ce fait à leur
action.

*D'après
Grendell JH., 1983
Figure 2
Il
n'y a, sauf en cas de diabète insulinoprive, pas d'indication à restreindre
la part des matières grasses dans l'alimentation : il
suffit d'ajuster la dose d'extraits pancréatiques, y compris
dans la mucoviscidose. En cas de stéatorrhée majeure
(> 40 g/j), il faut remplacer une partie des matières
grasses ajoutées par des triglycérides à chaîne
moyenne.
Un déficit chronique en calcium et en vitamine D avec ostéomalacie
ou ostéoporose peut se constituer chez 20 % des malades (Tableau 2). Malgré les
calcifications pancréatiques, une supplémentation en calcium et
en vitamine D à dose " physiologique " (800 U.I/j de vit. D et 500 mg/j
de calcium) est souhaitable.
|
CARENCES
FRÉQUEMMENT OBSERVÉES EN CAS DE PANCRÉATITE
CHRONIQUE, NOTAMMENT ALCOOLIQUE
|
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CARENCES |
CONSÉQUENCES |
 |
MÉCANISMES |
 |
Vitamines
A, D, E et K |
-
Diminution des fonctions antioxydantes
- Ostéomalacie |
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-
Insuffisance exocrine
et malabsorption lipidique
- Rôle de l'alcool |
 |
 |
Vitamines
B1, B2, B6 et B12 |
-
Neuropathies
- Anémie macrocytaire |
 |
-
Rôle de l'alcool
- Facteur R (vitamine B12) |
 |
 |
Calcium |
-
Ostéoporose |
 |
-
Stéatorrhée (savons calciques)
- Carence en vitamine D
- Rôle de l'alcool ? |
 |
 |
Zinc |
-
Déficit immunitaire
- Altération du goût et de l'odorat |
 |
-
Rôle de l'alcool ? |
 |
 |
Magnésium |
-
Crampes musculaires |
 |
-
Stéatorrhée
- Diabète |
Tableau
2
- Le
diabète insulinoprive
Le diabète insulinoprive marque un tournant dans l'évolution de
la maladie : il complique la prise en charge nutritionnelle, d'autant plus que
s'y associe souvent une insuffisance exocrine sévère. Il existe
une insuffisance de sécrétion de glucagon qui favorise, notamment
chez l'alcoolique, des épisodes d'hypoglycémie (25 % des cas).
Les besoins en insuline ne semblent pas plus importants que dans le diabète
insulinoprive "classique".
On peut par ailleurs tout à fait appliquer à ces patients une insulinothérapie
intensive.
- Pancréatite
chronique et assistance nutritive
Une évaluation régulière de l'état nutritionnel s'impose.
L'importance de l'anorexie, des troubles digestifs et de la réduction
des ingesta, un état fébrile, une perte de poids rapide sont autant
d'arguments pour envisager une assistance nutritive. Celle-ci devient obligatoire
si une pancréatectomie étendue est décidée. En cas
de poussée grave associée à une dénutrition franche,
ou d'intervention chirurgicale pancréatique, la mortalité est inversement
corrélée au catabolisme azoté : il est donc logique de proposer
une assistance nutritive. Celle-ci sera plutôt entérale que parentérale.
| SAVOIR
IDENTIFIER LES FACTEURS DE RISQUE DE DÉNUTRITION |
 |
- consommation
d'alcool : pouvant entraîner dénutrition
et carence en vitamines du groupe B;
- déficit
d'apport alimentaire : par anorexie,
douleurs intenses ou niveau de vie
précaire ;
- cholestase
chronique, s'il y a compression
de la voie biliaire (déficit
en vitamines liposolubles : A,
D, E, K) ;
- cirrhose
associée ;
- intervention
chirurgicale lourde
amputant encore la fonction
pancréatique exocrine (tête et corps)
ou endocrine (queue du pancréas).
|
 |
CONCLUSION
Etat
nutritionnel et pancréatite chronique sont intimement
liés.
L'alcool tient ici une place majeure. Il convient d'obtenir le
sevrage, en prévenant le malade que le bénéfice immédiat
(sur les douleurs, la stéatorrhée, le diabète insulinoprive)
ne sera pas évident. Le développement d'un diabète constitue
un facteur de mauvais pronostic compliquant la prise en charge, surtout chez
le malade alcoolique.
L'évaluation régulière de l'état nutritionnel
est indispensable. Si la dénutrition est patente et si les apports énergétiques
sont effondrés, il faut recourir à une assistance nutritive.
Dr
Daniel RIGAUD
Hôpital Bichat, Paris
Bibliographie
DEL
PRATO S., TIENGO A. - Pancreatic diabetes. Diabetes
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LEVY PH., MATHURIN PH., ROQUEPLO A., RUEFF B., BERNADES P.
- A multicentric case control study of dietary, alcohol,
and tobacco habbits in alcoholic men with chronic pancreatitis. .
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NAKAMURA T., TAKEUCHI T., TANDO Y. - . Pancreatic
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