Nutriments et gènes
Les
nutriments sont capables de moduler l'expression de gènes
spécifiques. Ce processus initialement adaptatif pourrait être à l'origine
de certaines pathologies mais pourrait également dans
l'avenir être utilisé dans un but thérapeutique.
Les êtres vivants sont en constante interaction avec leur environnement.
Les progrès récents de la biologie moléculaire montrent
que l'alimentation agit sur l'expression d'un certain nombre de gènes,
entraînant une adaptation de l'organisme qui peut varier d'un individu à l'autre.
I
- L'EXPRESSION D'UN GÈNE EST CONTRÔLÉE
Dans
une cellule, les 50 à 100 000 gènes qui constituent
le génome ne s'expriment pas tous en même temps. Leur
expression est dépendante du type cellulaire (des cellules
pulmonaires n'exprimeront pas les mêmes gènes que des
hépatocytes), du stade de différenciation cellulaire,
de l'environnement. L'expression d'un gène doit donc être
contrôlée. La régulation de la transcription
(voir encadré) de ce gène est un système de
contrôle essentiel.
Quelques exemples montrent que les nutriments comme le glucose, le
cholestérol,
les acides gras, peuvent modifier la transcription de gènes qui codent
pour des protéines (enzymes, hormones) impliquées dans leur métabolisme.
II
- L'ENVIRONNEMENT NUTRITIONNEL MODIFIE
L'EXPRESSION DES GÈNES
Exemple
de la glucokinase et de la phosphoénolpyruvate carboxykinase
:
Le foie d'un mammifère a la propriété de capter et de métaboliser
le glucose qui arrive dans la veine porte. Enzyme impliquée dans ce processus,
la glucokinase n'est nécessaire que chez un individu absorbant régulièrement
des glucides. Mais le foie a également la propriété de synthétiser
de novo du glucose (néoglucogénèse) lorsque l'intestin
n'en délivre plus. Il le déverse alors dans la circulation pour
les organes qui en ont un besoin continu, comme le cerveau. La phosphoénolpyruvate
carboxykinase (PEPCK), enzyme de la néoglucogénèse, est
donc nécessaire en cas d'arrêt des apports en glucose. La figure
1 illustre l'évolution de la quantité d'ARNm de la glucokinase
et de la PEPCK dans un cycle jeûne-repas glucidique chez un rat. Après
24h de jeûne, les ARNm de la PEPCK sont abondants dans le foie, ceux de
la glucokinase indécelables. Le gène de la PEPCK est transcrit
mais non celui de la glucokinase. Le foie est dans un mode "production de glucose".
Dans les minutes qui suivent l'absorption d'un repas glucidique, les ARNm de
la PEPCK diminuent rapidement et les ARNm de la glucokinase apparaissent. Le
gène de la glucokinase est alors transcrit mais le gène de la PEPCK
ne l'est plus. Le foie est dans un mode "utilisation de glucose". Des mécanismes
spécifiques se chargent également de dégrader les ARNm de
la PEPCK.
Cet
exemple illustre la réponse de notre programme génétique à l'environnement
nutritionnel. Bien d'autres systèmes de régulation
existent : ils ne font pas tous intervenir la transcription mais
modifient l'activité d'une protéine déjà existante
et présentent l'avantage de la rapidité (quelques secondes).
Même si la transcription d'un gène est rapidement modulable,
il faut en effet plusieurs minutes (voire des heures) entre " l'allumage " d'un
gène et la synthèse de la protéine correspondante
en quantité suffisante. La régulation génique
peut donc être considérée dans ce cas comme une
régulation adaptative à plus long terme, qui prépare
l'organisme à la répétition des événements
nutritionnels.
L'effet
des nutriments peut être direct ou indirect :
Chez les organismes unicellulaires (bactérie, levure), on connaissait
depuis longtemps l'effet direct, sans relais hormonal, des nutriments sur l'expression
des gènes. Chez les organismes pluricellulaires, on a longtemps attribué l'effet
des nutriments aux variations hormonales qu'ils induisent. De fait, certains
gènes sont contrôlés par les hormones. Dans l'exemple ci-dessus,
le gène de la PEPCK est activé par le glucagon et inhibé par
l'insuline, alors que le gène de la glucokinase est activé par
l'insuline et inhibé par le glucagon. L'insuline est effectivement élevée
et le glucagon bas en cas d'absorption glucidique et l'inverse se produit au
cours du jeûne.
Plus récemment, on s'est rendu compte que les nutriments pouvaient également,
comme chez les organismes primitifs, contrôler l'expression de gènes sans
relais hormonal.
III
- TOUS LES NUTRIMENTS PEUVENT
CONTRÔLER L'EXPRESSION DES GÈNES
Tous
les types de nutriments, des glucides aux lipides en passant par
les acides aminés, les vitamines, les minéraux, sont
capables de moduler l'expression des gènes, comme l'ont montré pour
certains types de nutriments des études sur des modèles
animaux.
Les glucides :
Dans les cellules bêta-pancréatiques des îlots de Langherans,
le glucose active non seulement la sécrétion d'insuline mais également
la transcription du gène de l'insuline. Le glucose entraînerait
le transfert, du cytoplasme vers le noyau, d'un facteur de transcription indispensable à la
transcription de ce gène.
Dans le foie, lors d'une absorption importante de glucose, une partie de
celui-ci est convertie en acides gras dans la voie de la lipogénèse (c'est
la voie métabolique qui permet en gavant des oies avec du maïs d'obtenir
le foie gras !). In vitro, des concentrations de glucose de l'ordre
de 2-3 g/l (équivalentes à celles du sang veineux portal) sont capables
d'activer la transcription des gènes de la synthase des acides gras et
de l'acétyl-CoA carboxylase, deux enzymes clefs de cette voie métabolique.
Le mode d'action du glucose sur ces gènes n'est pas encore élucidé.
Le cholestérol :
Indispensable au bon fonctionnement cellulaire, le cholestérol peut avoir
une origine endogène (synthèse) ou exogène après
captage de celui contenu dans des lipoprotéines de type "Low Density Lipoprotein" (ou
LDL) riches en cholestérol. Lorsque les quantités de cholestérol
sont suffisantes dans la cellule, les gènes codant pour les enzymes de
synthèse du cholestérol et pour les récepteurs membranaires
aux LDL ne sont pas exprimés.
En revanche, si les quantités de cholestérol cellulaire deviennent
insuffisantes, l'expression de ces gènes augmente. Les mécanismes
moléculaires sous-jacents sont maintenant bien élucidés.
ARNm
des gènes de la PEPCK et de la glucokinase
dans le foie de rongeurs au cours d'un cycle jeûne-renourri |
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L'abondance
cellulaire d'un ARNm peut être mesurée par une technique
appelée "Northern-blot". Les ARNm sont extraits, déposés
sur une membrane spéciale et mis en présence (hybridation)
d'une sonde (séquence complémentaire de l'ARNm considéré,
synthétisée artificiellement et rendue radioactive).
La membrane est mise au contact d'un film photographique qui sera
plus ou moins impressionné par la sonde radioactive. L'intensité de
la tache est alors proportionnelle à la quantité de
l'ARNm.
Figure 1
Les
acides gras :
Ils peuvent activer l'expression des gènes codant pour certains de leurs
transporteurs dans l'intestin et dans le tissu adipeux, ou pour des protéines
impliquées dans leur métabolisme. Leur mécanisme d'action
implique la liaison de ces acides gras à un facteur de transcription nucléaire
appelé PPAR ("Peroxisome Proliferator Activated Receptor"). Le PPAR est
aussi impliqué dans la différenciation de préadipocytes
en adipocytes. Il n'est donc pas exclu que les acides gras puissent contribuer à moduler
le nombre d'adipocytes.
Certains acides gras, les acides gras polyinsaturés, sont par contre capables
d'inhiber l'expression des gènes impliqués dans la lipogénèse
lorsqu'ils sont inclus en très faibles quantités dans le régime
des rongeurs. Le mécanisme impliqué reste actuellement inconnu.
IV
- L'EFFET GENIQUE DES NUTRIMENTS PEUT-IL AVOIR DES CONSEQUENCES
PERMANENTES
S'IL INTERVIENT A CERTAINES PERIODES CLES ?
Des études épidémiologiques
suggèrent que l'alimentation de la mère pendant la
grossesse ou l'alimentation du nourrisson ou du jeune enfant pourraient
modifier la prévalence chez l'adulte de syndromes comme l'obésité,
le diabète, l'hypertension, les maladies cardio-vasculaires.
Les périodes foetales et néonatale pourraient donc
représenter une époque clé pendant laquelle
les effets géniques des nutriments modifieraient de façon
définitive l'avenir d'un individu. Ainsi on peut comprendre
qu'un régime trop riche en lipides pendant l'enfance puisse
entraîner une différenciation massive de préadipocytes
en adipocytes, faisant le lit d'une future obésité.
CONCLUSION
Bien
que l'on soit très loin d'avoir complètement élucidé et
répertorié tous les mécanismes et les gènes
impliqués, ces exemples montrent que la régulation
de l'expression de certains gènes par les nutriments est une
réalité. Il s'agit globalement d'un phénomène
adaptatif. Toutefois il se peut que le génôme d'un individu
ne lui permette pas ces adaptations liées à l'alimentation
ou conduise même à une réponse néfaste.
Il est donc tout à fait possible d'envisager que ces processus, s'ils
sont altérés, contribuent à certaines pathologies nutritionnelles
(obésité par exemple), ce qui ouvre de nouveaux champs d'investigations
pour des études génétiques.
Enfin, en introduisant dans l'alimentation des nutriments (ou dérivés
de nutriments) spécifiques, on peut imaginer pouvoir utiliser ces
régulations géniques dans un but thérapeutique.
La nutrition du XXIème siècle sera-t-elle moléculaire
?
Dr
Pascal FERRÉ
INSERM U. 465, Paris
Bibliographie
BROWN
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of cholesterol metabolism by proteolysis of a membrane bound
transcription factor. Cell. 1997, 89 : 331-340.
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enzymes. Annu. Rev. Nutr. 1997, 17 : 325-352.
KAPLAN J.C., DELPECH M. - Biologie moléculaire et
médecine. 2e édition, Flammarion, Paris, 1993.
SCHOONJANS K., STAELS B., AUWERX J. - Role of the peroxisome
proliferator-activated receptor (PPAR) in mediating the effects of
fibrates and fatty acids on gene expression. J. Lipid
Res. 1996, 37 : 907-925.