 Tribune
Plaisir et alimentation
Dans les sociétés humaines l'aliment est à la fois nutriment,
histoire, morale et plaisir. Or, dans certains contextes normatifs, le plaisir
que l'on éprouve en mangeant devrait être banni. La gourmandise
est, pour l'Eglise catholique, un des sept péchés capitaux
; ce n'est que récemment qu'elle a acquis une autre acceptation, positive
et valorisante.
D'un point de vue physiologique, le plaisir est une motivation fondamentale
des conduites alimentaires, une composante fonctionnelle de la sensation
gustative, mais est aussi tributaire de l'état de l'organisme. En
effet, l'intensité du plaisir/déplaisir évoquée
par les stimuli alimentaires varie selon l'état énergétique
interne du consommateur. Ce phénomène, nommé alliesthésie
par Cabanac (1971), est réversible, fonction de l'évolution
de l'état interne de l'organisme et permet de retrouver le plaisir
initial de la consommation.
A ces données physiologiques s'en ajoutent d'autres issues des apprentissages
inhérents aux pratiques alimentaires, situés dans des espaces
relationnels, sociaux et culturels.
Cela commence par la définition même de ce qui est aliment " pour
moi ". Chacun d'entre nous apprend ce qui est aliment, comment il doit être
pour se conformer aux normes du groupe, en fonction de règles culturelles,
arbitraires et spécifiant les groupements humains. On apprend ainsi
le degré de sucrosité, la texture ou l'arôme pour que
l'aliment soit le plus palatable. L'appropriation de tout aliment nouveau
va de pair avec la possibilité d'augmenter son hédonisation,
sa perception comme porteur de plaisir.
Trois séries de facteurs jouent un rôle majeur dans l'établissement
des pratiques alimentaires : les aspects organoleptiques, les aspects hédoniques
et les aspects idéels, c'est-à-dire ce que l'on pense à propos
de l'aliment.
Si, chez l'enfant, le plaisir fait partie de la construction même de
la perception de l'aliment, cela reste vrai chez l'adulte, permettant l'acceptation
d'aliments nouveaux. Toutefois, chez l'adulte, le plaisir s'inscrit bien
plus dans une perspective de gestion et de contrôle de ce plaisir telles
la convivialité et la maîtrise, garantes de la liberté et
de l'absence d'addictivité.
Sur un plan pratique l'on sait actuellement que la sécrétion
d'insuline et, probablement, la métabolisation, varient selon que
l'aliment est aimé ou non. Enfin, l'observance des prescriptions médicales
et des régimes est toujours plus facile lorsque la prescription est
positive, car ménageant le plaisir du patient.
Pr Matty CHIVA
Université de Paris X - Nanterre
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