Alimentation et athérome
Pr
J.L. SCHLIENGER
Une alimentation pauvre en graisses ne suffit pas à prévenir le
processus d'athéromatose et ses conséquences cardio-vasculaires.
L'aspect qualitatif de l'apport lipidique et la diversité de l'alimentation,
illustrés par le "régime méditerranéen", ouvrent
la voie d'une prévention plus efficace..
Alors que l'on combat de nombreux facteurs de risque cardio-vasculaire à l'aide
de molécules efficaces, la place de la nutrition préventive et
thérapeutique demeure incontournable pour lutter contre le processus d'athéromatose
et ses conséquences. Depuis le concept un peu simpliste d'alimentation
anti-athéromateuse proposé par l'American Heart Association (régime
hypolipidique rigoureux), la recherche a permis de définir une politique
nutritionnelle à la fois plus riche et plus nuancée.
I
- RAPPEL HISTORIQUE
L'étude
dite des "7 pays" (Etats-Unis, Finlande, Grèce, Italie, Japon,
Pays-Bas et Yougoslavie) commencée à la fin des années
cinquante et qui a duré 30 ans, a mis l'accent sur l'existence
d'une relation entre mortalité coronarienne, cholestérolémie
et consommation de graisses saturées. Par la suite, bien d'autres études
ont confirmé l'intérêt qu'il y avait à réduire
chez les sujets à risque les lipides alimentaires aux alentours
de 30 à 35% de la ration énergétique, avec un
rapport acides gras polyinsaturés sur saturés (P/S)
proche de 1.
Enfin le rôle préventif des acides gras polyinsaturés n-3
apportés par le poisson a été mis en évidence par
des études effectuées chez les Esquimaux.
En France, en dépit d'apport en acides gras saturés et d'une cholestérolémie
comparables à ceux de la Finlande ou des Etats-Unis, la mortalité cardio-vasculaire
est 3 à 4 fois moindre : c'est le " French paradox ", invitant à considérer
le rôle des nutriments non lipidiques.
L'étude lyonnaise d'intervention diététique a montré la
nette supériorité d'un modèle alimentaire de type méditerranéen
(voir encadré) sur un régime hypolipidique conventionnel, alors
que la cholestérolémie n'était guère différente.
A partir de ces données, deux concepts d'alimentation préventive
ou curative de l'athérome ont successivement vu le jour.
Le premier s'est focalisé sur le rôle quantitatif des lipides et
du cholestérol alimentaire. Le deuxième accorde une grande place à l'aspect
qualitatif de l'apport lipidique et à la nécessité d'une
alimentation diversifiée.
II
- COMMENT INTERVIENT L'ALIMENTATION ?
L'athérome
est un processus complexe, dans lequel l'implication les lipides
prédomine : toute diminution de la fraction LDL du cholestérol
ou élévation du rapport HDL/LDL freine le processus
athéromateux et la morbi-mortalité coronarienne.
Les lipides
Les apports lipidiques abondants élèvent, chez les sujets prédisposés,
le cholestérol et les triglycérides au dessus de la normale,
favorisent la thrombose, l'obésité et l'intolérance
aux hydrates de carbone. Un apport insuffisant diminue le cholestérol
HDL et expose à une carence en vitamines antioxydantes (vitamines
E et A). Il est donc nécessaire de ne pas se focaliser sur l'effet
hypocholestérolémiant d'un régime pauvre en lipides
alimentaires mais de s'intéresser aussi à l'aspect qualitatif
de ceux-ci.
Le cholestérol
alimentaire Sa diminution entraîne un effet intrinsèque limité en
l'absence d'anomalie de l'absorption digestive ou de l'épuration du
cholestérol. En effet, la diminution du cholestérol alimentaire
s'accompagne aussi d'une diminution de cholestérol HDL : en cas d'hypercholestérolémie,
il ne faut donc pas trop réduire les apports en cholestérol.
Les acides gras saturés
Ils augmentent la cholestérolémie totale, le cholestérol
LDL et aussi... le cholestérol HDL. Les acides gras monoinsaturés
Comme leur chef de file, l'acide oléique, ils sont bien absorbés
lorsqu'ils sont d'origine végétale. Ils réduisent le
cholestérol LDL tout en maintenant constante la concentration de cholestérol
HDL.
Les acides gras polyinsaturés
Ils agissent par leur très grande fluidité et par des propriétés
biologiques spécifiques de leur structure chimique. Les acides gras
n-6, dont les acides linoléique et arachidonique, diminuent les concentrations
de cholestérol LDL et HDL et interfèrent avec les phénomènes
de thrombose. Lorsque le rapport P/S est supérieur à 1, les
lipoprotéines en excès sont plus peroxydables, favorisant la
formation de thromboxane A2, composé vasoconstricteur et proagrégant.
Une alimentation ne comportant que des matières grasses très
riches en acides gras n-6 n'est donc pas indiquée. Les acides gras
n-3, acide alpha-linolénique et ses homologues supérieurs (acide
docohexaénoïque ou DEXA, acide eicosapentaénoïque
ou EPA, …) sont surtout présents dans les poissons gras. Ils réduisent
la triglycéridémie et ont des propriétés antithrombogènes
et antiathéromateuses.
Les acides gras trans
Leur présence dans l'alimentation (huiles chauffées et margarines)
est généralement considérée comme un facteur
d'accroissement du risque cardio-vasculaire.
L'apport énergétique
L'excès d'apport énergétique augmente, chez certains
sujets, la production de lipoprotéines riches en triglycérides
(VLDL) et le risque d'hyperproduction de cholestérol LDL. A l'inverse,
la restriction calorique améliore le profil lipidique chez le sujet
obèse.
Les glucides
L'ingestion de glucides simples peut favoriser une hypertriglycéridémie, à l'inverse
d'une alimentation riche en glucides complexes, souvent associée à une
consommation élevée en fibres et réduite en graisses
saturées.
Les fibres
Une alimentation riche en fibres (apport de 20 à 30 g par jour de
fibres alimentaires) diminue la cholestérolémie par augmentation
de l'élimination fécale du cholestérol. Cet effet est
dû aux fibres solubles des fruits et végétaux : pectine,
hémicellulose, fibres solubles de son d'avoine (mais non de blé...).
L'alcool
L'alcool possède par lui-même un effet favorable sur le profil
lipidique en augmentant significativement la concentration de cholestérol
HDL et la taille des LDL, les rendant moins oxydables. Les microconstituants
non-alcooliques du vin et, à un moindre degré de la bière,
ont des propriétés intéressantes, notamment antioxydantes
comme cela a été démontré in vitro. Par ailleurs
l'alcool diminue l'agrégabilité plaquettaire. La consommation
d'un verre d'une boisson alcoolisée à chaque repas assure une
protection cardio-vasculaire sans majoration des autres causes de mortalité.
Le rôle des fruits et légumes
L'action antioxydante des fruits et légumes s'exerce par leur teneur
en fibres solubles mais aussi et peut-être surtout par certains constituants
végétaux spécifiques parmi lesquels les phytostérols
et les polyphénols. Un apport quotidien de 10 à 15 g de phytostérols
diminue la cholestérolémie de 10 à 20 % chez les sujets
hypercholestérolémiques. Les phytostérols agissent en
inhibant l'absorption intestinale du cholestérol. Leur effet anti-athéromateux
a été démontré sur divers modèles animaux
mais il n'existe pas de preuve directe de leur capacité à réduire
la mortalité coronarienne chez l'homme. On peut néanmoins recommander
dès à présent la consommation de végétaux
en quantités notables. Puissants chélateurs des radicaux libres
impliqués dans les réactions d'oxydation, les polyphénols
sont contenus en abondance dans le vin, le thé vert, l'huile d'olive,
l'oignon et certains fruits (raisin, pomme, citron). Ces aliments améliorent
le statut antioxydant et entraînent quelques modifications lipidiques
favorables mais inconstantes.
Les micronutriments antioxydants
Le rôle protecteur des antioxydants établi dans les modèles
expérimentaux n'a pu être clairement confirmé par les études
d'intervention bien que l'oxydation accroisse le potentiel athérogène
du cholestérol LDL et entraîne une agression endothéliale
vasculaire. Les antioxydants alimentaires sont essentiellement les vitamines
E, C, A et les polyphénols. L'alimentation assure l'apport de cofacteurs
des enzymes antioxydantes comme le sélénium et le zinc.
III
- A QUI PROPOSER UNE ALIMENTATION ANTI-ATHÉROMATEUSE ?
Si
le processus physiologique de l'athéromatose est inhérent
au vieillissement, il existe de fait une grande inégalité vis-à-vis
du risque cardio-vasculaire en raison d'une interaction entre les
facteurs de prédisposition génétique et les
facteurs environnementaux. L'idéal serait de quantifier le
risque cardio-vasculaire personnel et de reconnaître les sujets
répondant à la prise en charge nutritionnelle. A l'heure
actuelle, une hypercholestérolémie ou une hypertriglycéridémie
familiale, ou une élévation même modérée
du cholestérol LDL et/ou des triglycérides sont autant
d'indications formelles à entreprendre une prévention
diététique dès l'âge de 40 ans. Mais la
dyslipidémie n'est pas la seule cible. La prévention
cardio-vasculaire comporte bien d'autres facettes comme par exemple
les mesures contre le tabagisme, l'hypertension artérielle
et le surpoids.
IV
- CONCLUSION
Une
alimentation pauvre en graisses n'est pas la panacée. La dimension
qualitative est au moins aussi importante que l'aspect quantitatif.
Pour prévenir l'athérome, l'alimentation modérément
hypolipidique doit conserver une part notable de graisses monoinsaturées
et assurer un apport significatif en acide alpha-linolénique
et autres acides gras polyinsaturés n-3, en fibres solubles
et micronutriments anti-oxydants. Un style alimentaire proche de
l'alimentation de type méditerranéen constitue à ce
jour un modèle dont peuvent s'inspirer les recommandations
destinées aux populations exposées à un risque
cardio-vasculaire élevé.
Pr J.L. SCHLIENGER CHU Strasbourg.
Bibliographie
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