Obésité de l'enfant
Pr
Drs D. A. Cassuto et M. L. Frelut
L'obésité infantile se répand dans tous les pays industrialisés.
A côté de facteurs génétiques certains, l'insuffisance
de dépense d'énergie semble tout aussi en cause qu'une consommation
alimentaire excessive ou déséquilibrée. Au médecin
d'apporter des réponses spécifiques à des situations toujours
différentes.
L'obésité infantile est en forte augmentation dans les pays industrialisés.
La génétique n'intervient que pour un tiers dans sa genèse,
alors que les facteurs environnementaux (alimentation, activité physique
ou facteurs psychosociaux) permettent l'expression délétère
d'un terrain génétique défavorable. L'enfance est donc une
période clé pour prévenir et traiter l'obésité.
I
- ÉPIDÉMIOLOGIE DE L'OBÉSITÉ INFANTILE
EN FRANCE
L'indice
de masse corporelle (IMC : poids/taille²) permet d'établir
le diagnostic d'obésité : on parle d'obésité au-delà du
90ème percentile des courbes de référence. Chez
l'enfant, l'obésité est dite sévère au-delà du
97ème percentile (figure 1). Depuis 1997, ces courbes figurent dans
les carnets de santé.
La prévalence de l'obésité reste plus élevée
aux USA qu'en Europe.
En France, la situation évolue malheureusement rapidement : le nombre
d'enfants très obèses à 10 ans est passé de 3% en
1965 à 12% en 1995, avec une certaine disparité entre les régions.
Cette évolution est retrouvée à d'autres âges (tableau
1).
Deux études épidémiologiques ont déterminé,
avec plus de 40 ans de recul, le risque associé au seul fait d'avoir été obèse à l'adolescence
: surmortalité par accident vasculaire, cancer (en particulier du côlon
dans les deux sexes et du sein chez la femme).
La majorité des obésités de l'enfant et de l'adolescent
sont dites primaires : en effet, rares sont les obésités associées à une
pseudohypoparathyroïdie, une hypothyroïdie, un déficit en hormone
de croissance, un syndrome de Willi-Prader, voire révélant une
tumeur cérébrale.
II
- EXAMEN CLINIQUE
La
consultation est un moment essentiel : elle doit être spécifique,
et comporter un entretien avec les parents et un autre seul avec
l'enfant. Donner des conseils à la fin d'une consultation
motivée pour d'autres symptômes provoque souvent culpabilité et
rejet de la part de l'enfant.
L'interrogatoire doit s'enquérir de la demande de l'enfant, des antécédents
familiaux d'obésité, du niveau de sédentarité (télévision,
ordinateur) et des sports extra et intra scolaires, du temps de sommeil, du mode
de garde en dehors de l'école, du mode de transport pour les trajets scolaires,
du niveau de la consommation alimentaire et de ses rythmes. Tous ces renseignements
peuvent être collectés en plusieurs fois. L'utilisation de carnets
remplis par l'enfant permet de le rendre acteur et de connaître sa motivation.
La pesée et la mesure de la taille sont mieux vécues par l'enfant
s'il est seul. Les résultats doivent être reportés sur les
courbes de références. Le simple fait de ne pas suffisamment changer
de silhouette, autrement dit chez un enfant, de ne pas s'affiner entre 1 et 6
ans correspond au développement d'une obésité (dite avec "rebond
d'adiposité précoce"). Le diagnostic d'obésité est
souvent porté avec retard si ces courbes ne sont pas tracées.
L'examen clinique doit rechercher des complications (vergetures, hypertension
artérielle, douleurs articulaires, dyspnée d'effort), des pathologies
associées, une petite taille. A partir de 10 ans (surtout chez la fille)
il est indispensable d'évaluer le stade pubertaire. La survenue de la
puberté a un impact opposé chez les filles et les garçons. Alors
que chez les garçons, la masse grasse diminue, de 4% environ, sous l'effet d'une
synergie entre testostérone et leptine, elle s'accroît chez les
filles. Cependant chez les garçons obèses la modeste variation physiologique
ne peut à elle seule corriger une dérive importante et chez les filles,
l'évolution est défavorable dans son ensemble. Il est donc totalement
injustifié d'attendre de la croissance et de la survenue de la puberté la
correction spontanée d'une obésité, bien que le degré de
maturité intellectuelle atteint à la puberté facilite le dialogue
et l'aide apportée par le médecin.
Chez les petites filles l'excès de masse grasse peut avancer les signes
pubertaires. En cas de grande taille, la détermination de l'âge
osseux permet de connaître le degré d'avancement de la croissance
par rapport à l'âge statural.

III
- COMPLICATIONS
Complications
cardio-respiratoires
Plus l'obésité est importante, plus sera important le syndrome
respiratoire restrictif, parfois associé à un asthme. Les épreuves
fonctionnelles respiratoires feront la part entre ces deux pathologies.
L'interrogatoire doit concourir à dépister des apnées du
sommeil.
Complications métaboliques et endocriniennes
L'insulino-résistance est une complication précoce de l'obésité infantile
alors que le diabète non insulino-dépendant est exceptionnel ;
devant une obésité de l'enfant, même minime, un bilan lipidique
doit être demandé pour dépister une dyslipidémie associée à l'obésité.
Les taux de cholestérol et de triglycérides mesurés à jeun
chez l'enfant et l'adolescent obèse sont, en règle générale,
dans les limites de la normale. Une hypercholestérolémie ou une
hypertriglycéridémie à jeun doivent faire suspecter la coexistence
de deux pathologies distinctes, majorant le risque cardio-vasculaire.
La présence de vergetures pourpres est d'autant plus fréquente
que l'obésité est sévère : elle signe un hypercorticisme "d'entraînement" qui
disparaîtra avec la perte de poids. Une atteinte surrénalienne doit être éliminée
au moindre doute.
Complications orthopédiques
La plus grave des complications, l'épiphysiolyse fémorale supérieure,
survient aux environs de 10 ans : elle est 8 fois plus fréquente chez
les enfants obèses. Dans les obésités sévères,
un syndrome fémoro-patellaire est fréquent dès l'adolescence.
Le constat d'une maladie d'Osgood-Schlatter ne doit pas mener à l'abandon du
sport mais à bien choisir l'activité physique.
| ÉVOLUTION
DE LA PRÉVALENCE DE L'OBÉSITÉ INFANTILE
DANS DIFFÉRENTES RÉGIONS DE FRANCE
|
| Région
|
Critère
diagnostique
|
Âge
|
Année
d'étude
|
Obèses
(%)
|
| Lorraine
(1)
|
P/T² > 97,5ème
centile |
4-17
|
1980
1990
|
2.5
3.2
|
| Languedoc
(2)
|
Z-score
P/T² > ou = 2 |
4-5
|
1987-1988
1992-1993
|
1.8
4.9
|
| Centre
(3)
|
P/T² > ou
= 25 kg / m²
P/T² > ou = 20 kg / m² |
9-10
9-10
|
1980
1996
1980
1996
|
0.4
1.9
5.1
12.7
|
Tableau 1 :
Sources :
(1) Rolland-Cachera M.F. et al. Int. J. Obesity 1992 ; 16:5,
(2) Lehingue Y. et al. Rev. Epidem Santé Publ. 1996 ; 44 : 37-46,
(3) Vol S. et al. Int. J. Obesity 1998 : suplt. 3 ; 210. P = poids. T = taille. |
IV
- PRISE EN CHARGE
L'alimentation
Peu d'études constatent une consommation alimentaire beaucoup plus importante
chez les enfants obèses que chez les enfants minces, sauf pour les enfants
massivement obèses. Certaines études insistent sur la modification
des rythmes et les grignotages dans la genèse de l'obésité.
En revanche, par rapport aux enfants non-obèses, les enfants obèses
ont du goût pour un éventail d'aliments moins nombreux, ce qui les
amènent à moins diversifier leur alimentation. L'étude qualitative
et quantitative du carnet alimentaire aide le plus souvent à dépister
les éventuelles erreurs familiales et celles propres à l'enfant.
L'activité physique
L'insuffisance d'activité physique caractérise la grande majorité des
obésités infantiles. L'environnement y contribue largement : des
villes sans espace, plus ou moins sûres, de longues absences des parents,
réduisent de façon considérable les moments où les enfants
et les adolescents se dépensent en plus des insuffisantes heures d'éducation
physique scolaire. La difficulté physique, la souffrance face aux moqueries
contribuent à l'apparition d'un cercle vicieux : l'évitement et
l'ennui majorent le grignotage et donc la prise de poids. Le maintien voire la
redécouverte d'une vie sociale normale pour l'âge sont les éléments
clés de la prévention et du traitement de l'obésité de
l'enfant et de l'adolescent.
Le rôle de la télévision et des jeux électroniques
est ambigu : choisis en partie par goût, ils sont des palliatifs aux jeux
d'extérieur inaccessibles. Devant la télévision, la dépense énergétique
tombe aux niveaux les plus bas, tels que durant le sommeil.
La stratégie thérapeutique
Les prescriptions alimentaires ne doivent pas diaboliser un aliment en particulier,
et tenir compte de l'âge, du sexe et des activités physiques. L'attention
des parents se portera sur les repas pris à la maison ; l'enfant doit
apprendre à gérer son ennui, souvent cause des grignotages. Le
médecin aidera les familles à ne pas démissionner devant
les difficultés, mais à mettre en place une autocritique (non culpabilisante)
du comportement alimentaire de toute la famille et une certaine "solidarité familiale".
Le choix des activités physiques et, a fortiori, des sports prendra en
compte leur aspect psychologique et socio-culturel ainsi que les risques orthopédiques.
Les parents sont souvent beaucoup plus pressés que l'enfant, à qui
le médecin doit expliquer les bénéfices d'un amincissement
: grandir sans grossir, tel est le contrat ! Le suivi est essentiel pour la motivation.
En cas d'obésité sévère, la prise en charge dans
un centre spécialisé peut être envisagée. Elle ne
doit exclure ni les parents ni le médecin référent qui doivent
pouvoir aider l'enfant à poursuivre ses efforts ensuite. Dans certains
cas, une prise en charge psychologique est nécessaire.
| ASPECTS
PSYCHO-SOCIAUX |
| Il
est indispensable de connaître le contexte familial
et scolaire et d'évaluer les difficultés psychologiques
(consécutives ou non à l'obésité).
Un événement personnel ou familial est souvent
survenu dans la période qui précède
le début de la prise de poids. En règle générale,
l'enfant obèse souffre très tôt des moqueries.
L'important est donc de faire la part entre les conséquences
psychologiques de l'obésité et d'éventuelles
causes associées. La pathologie psychiatrique conditionne
les possibilités d'intervention nutritionnelle qui
demeureront secondaires. |
D'après
une étude danoise, l'échec scolaire est multiplié par
4 chez les enfants obèses. D'autres études
attribuent un risque supplémentaire à la situation
d'enfant unique ou de benjamin, ou de famille monoparentale.
Les aspects sociaux et le rôle de l'environnement s'additionnent
aussi souvent, en particulier dans les grandes villes. Toujours
d'après l'étude danoise, le quartier où vit
l'enfant est le déterminant social majeur du risque
d'obésité à l'âge adulte, correction
faite du niveau social de la famille. |
V
- CONCLUSION
Les
enfants obèses ont le même goût que les enfants
non-obèses pour les aliments à densité énergétique élevée.
Une obésité qui débute dans l'enfance est due à l'interaction
entre l'inégalité face à l'alimentation (probablement
génétique) et les facteurs environnementaux. Un enfant
n'est pas un adulte miniature pour qui il faudrait élaborer
un régime en réduction. Il n'existe pas de réponse
unique à des situations toujours différentes.
Dr D.A. CASSUTO
Hôtel Dieu, Paris
Dr M.L. FRELUT
Hôpital Robert Debré, Paris
Centre Thérapeutique Pédiatrique, Margency.
Bibliographie
Recommandations
pour le diagnostic, la prévention et le traitement de l'obésité.
Diabète et Métabolisme. 1988 ; suplt 2.
BAR-OR O., FOREYT J., BOUCHARD C. et al. Physical activity, genetic,
and nutritional considerations in childhood weight management. Medecine & Science
in Sport & Exercice 1998 ; 30 : 2-10.
DIETZ W.H. Health consequence of obesity in youth : childhood
predictors of adult disease. Pediatrics 1998; 101: 518-524.
ISNARD P., MOUREN-SIMEONI M.C. Aspects psychologiques et psychopathologiques
de l'enfant obèse. Med. Nutr. 1994 ; 31:139-145.
MUST A., JACQUES P.F., DALLAL G.E. et al. Long term morbidity
and mortality of overweight adolescents : a follow-up of the Harvard
growth study of 1922 to 1935. N. Engl. J. Med. 1992 ; 327 : 1350-1355.
Rolland-Cachera M.F., DEHEEGER M., GUILLOUD-BATAILLE M. et al.
Tracking the development of adiposity from 1 month of age to adulthood.
Ann. Hum. Biol. 1987 ; 14 : 219-22.