Les toxico-infection alimentaires
Pr PIERRE
BOURLIOUX
Les toxi-infections alimentaires sont le plus souvent liées à des bactéries qui
agissent directement ou par l'intermédiaire de toxines. Le déclenchement d'une
toxi-infection alimentaire dépend moins de la nature de l'aliment que des conditions
dans lesquelles il a été récolté, préparé et conservé. D'où l'importance de respecter
quelques règles d'hygiène simples tant dans l'industrie agro-alimentaire
que dans la cuisine familiale.
Une toxi-infection alimentaire (T.I.A.) se définit comme une infection par des
bactéries, des virus ou des parasites, due à la consommation d'un aliment contaminé.
L'attaque microbienne peut être liée aux propriétés invasives du micro-organisme
et/ou aux produits toxiques qu'il est capable d'élaborer au cours de sa croissance.
Le concept englobe aussi bien les toxi-infections alimentaires classiques à Staphylococcus
aureus, Salmonella sp ou Clostridium perfringens, que les pathologies infectieuses
moins classiques liées à la consommation d'aliments contaminés par des virus,
des parasites ou des prions.
Les T.I.A bactériennes, représentent la majorité des cas recensés.
I
- PHYSIOPATHOLOGIE
Si les aliments consommés par l'homme lui permettent de couvrir ses besoins
nutritionnels, nombre de micro-organismes (et plus particulièrement les bactéries)
y trouvent aussi tout ce dont ils ont besoin pour s'y multiplier très rapidement
et produire des métabolites éventuellement toxiques. Certains aliments sont
considérés comme particulièrement à risque, comme le lait et la viande. Pratiquement
tous les aliments peuvent induire une toxi-infection alimentaire si des précautions
ne sont pas prises lors de leur récolte, leur préparation et leur conservation
(voir tableau 1).
Les
principaux germes responsables
On peut classer les germes responsables de toxi-infections alimentaires
en deux grandes catégories :
- ceux qui vont agir directement sur la muqueuse intestinale d'abord en adhérant
puis en pénétrant dans les cellules intestinales. Il s'agit des bactéries
appartenant pour la plupart aux genres Salmonella, Shighella, Escherichia
(E. coli entéro invasif), Yersinia (Y. enterocolitica), Vibrio (V. parahemolyticus),
Campylobacter, Listeria (L. monocytogenes).
- ceux qui vont agir par l'intermédiaire d'une toxine et qui appartiennent
pour la plupart aux genres Staphylococcus (S. aureus), Clostridium (C.
perfringens, C. botulinum), Bacillus (B. cereus).
| ORIGINE DES T.I.A. |
| Nature
du germe
|
Origine
|
Prévention
|
| Shigella
- E. coli Entéro Invasif |
Aliments
peu ou pas cuits contaminés au cours de la préparation |
Cuisson
suffisante |
| Campylobacter
jejuni |
Origine
principale : volailles
Autre origine : lait et eau
Germe présent dans le tube disgestif de la plupart des animaux domestiques. |
Conservation à +
4°C
Cuisson suffisante |
| Yersinia
enterocolitica |
Laitages
crus - glaces - fruits de mer, viande de boucherie et abats
(langue de porc) - légumes précuits ou précoupés. |
Conservation à +
4°C
Cuisson suffisante |
| Salmonella
sp |
Viandes
- volailles - oeufs et ovoproduits - patisseries - crèmes
glacées - poissons... |
Conservation à +
4°C
Cuisson suffisante |
Staphylococcus
aureus
Bacillus cereus
Clostridium perfringens |
Lait
et produits laitiers - plats cuisinés contaminés non conservés
au froid... |
Conservation à +
4°C
Cuisson suffisante |
| Clostridium
botulinum |
Viandes
de porc et charcuteries
Conserves familiales mal stérilisées. |
S'assurer
de l'efficacité de la stérilisation des conserves familiales. |
II
- LES T.I.A. DUES A L'ACTION DIRECTE DES BACTERIES
Mécanisme
:
Les bactéries à action directe adhèrent puis pénètrent dans les cellules intestinales.
Elles sont dotées de facteurs de virulence codés par des gènes chromosomiques
et/ou plasmidiques qui leur confèrent ces propriétés invasives. Deux processus
peuvent se développer : soit la bactérie détruit la cellule et est alors responsable
d'une T.I.A. se manifestant par une réaction inflammatoire locale importante
avec diarrhée infectieuse fébrile et présence de sang et de leucocytes dans les
selles ; soit elle reste confinée et se multiplie dans les vacuoles sans en lyser
les membranes. Elle est alors à l'origine, à l'intérieur de la cellule, d'une
cascade de réactions responsable d'une diarrhée fébrile éventuellement accompagnée
de vomissement (gastro-entérite).
Conditions d'apparition de la T.I.A.
Les caractéristiques des bactéries et de l'hôte déterminent ces conditions. L'agression
bactérienne dépend d'abord du potentiel pathogène plus ou moins complet porté par
les bactéries (antigène de surface, adhésines, invasine, lipopolysaccharides,
sidérophores...) puis du nombre de bactéries constituant l'inoculum infectieux.
En effet, la dose minimale infectieuse est différente selon les espèces de bactéries
et dépend largement des facteurs de virulence présents.
Face à cette agression, l'hôte va mettre en place des défenses localisées ou
générales (réaction immunitaire). Si ces défenses sont dépassées, il y aura déclenchement
de la T.I.A.
Symptômes
Ils n'apparaissent que dans la mesure où la bactérie s'est développée dans l'aliment,
qu'elle a survécu dans le tube digestif et qu'elle est arrivée sur son site d'action
en quantité suffisante. Les symptômes (vomissements, fièvre, diarrhée) surviennent
d'autant plus vite que l'inoculum est important.
III
- LES T.I.A. DUES A LA PRODUCTION DE TOXINE
Mécanisme
Les toxines bactériennes responsables de T.I.A. sont des molécules holoprotéiques
qui ont un impact direct sur le métabolisme cellulaire . Les toxines staphylococciques
agissent sur le métabolisme de l'eau et des électrolytes alors que la toxine
botulinique a une affinité pour le système nerveux central. Les toxines donnent
des diarrhées liquides plus ou moins importantes sans fièvre. La rapidité d'action
des toxines ne permet généralement pas à l'organisme de produire des anticorps
: même si l'on a pu détecter chez l'homme des antitoxines staphyloccociques,
leur valeur protectrice n'a jamais été démontrée.
Conditions d'apparition de la T.I.A.
Le caractère thermorésistant des toxines explique que des aliments même cuits
puissent déclencher ce type de T.I.A.
Symptômes
Ils surviennent en général très vite après l'ingestion de l'aliment contaminé :
après deux à quatre heures apparaît une diarrhée liquide très importante sans
fièvre et sans manifestation invasive (pas de sang ni de leucocytes dans les
selles). La diarrhée ne dure en général pas plus de vingt-quatre heures.
IV
- EPIDEMIOLOGIE DES T.I.A.
L'épidémiologie
des T.I.A. a surtout été bien étudiée en collectivité (toxi-infections
alimentaires en collectivité = T.I.A.C.), où les salmonelles sont
prédominantes : en 1997, les salmonelles étaient à l'origine de 76
% des foyers de T.I.A.C. où l'agent a été identifié. Parmi les autres
bactéries impliquées dans les T.I.A.C. on retrouve notamment S.
aureus (12 %), C. perfringens (5 %).
En dehors des collectivités, les salmonelles sont également responsables de la
majorité des T.I.A. en France et en Europe. La contamination est souvent liée à la
consommation de produits crus ou insuffisamment cuits d'origine animale (lait, œufs
ou préparation à base d'œufs crus, viande de porc, volailles, charcuterie…).
Les T.I.A. à Listeria monocytogenes ont récemment occupé le devant de
la scène médiatique. Il s'agit de bactéries saprophytes très répandues
dans la nature et présentes dans de nombreux aliments. Du fait du caractère saprophytique
de Listeria monocytogenes, il est probable que l'infection est très fréquente
dans le monde animal, mais le plus souvent sans expression clinique. C'est vraisemblablement
la même chose chez l'homme. Cette bactérie est surtout retrouvée chez des patients
aux défenses diminuées mais aussi, depuis une vingtaine d'années, chez des sujets
apparemment en bonne santé : les progrès réalisés dans l'identification de cette
bactérie dans l'environnement et les aliments permettent de comprendre pourquoi
on l'isole plus fréquemment. La porte d'entrée se situe au niveau des muqueuses
des voies aériennes et digestives et le déclenchement de la maladie est vraisemblablement
dû à la fois aux facteurs de virulence de la souche et à des facteurs génétiques
de l'hôte.
La toxi-infection alimentaire à Clostridum botulinum est tout à fait différente
: en effet les toxines de Clostridum botulinum sont des neurotoxines responsables
de paralysies flasques. Cette intoxication alimentaire est souvent due à la consommation
de conserves ménagères insuffisamment stérilisées.
V
- PREVENTION DES TOXI-INFECTIONS ALIMENTAIRES
La sécurité bactériologique est le critère de base de la sécurité alimentaire.
La présence dans un aliment d'une bactérie potentiellement pathogène
n'entraîne pas forcement une T.I.A. symptomatique. En effet, les germes
dans l'aliment se trouvent dans un environnement physico-chimique variable
dont les conditions peuvent ne pas être favorables à leur développement
(température, pH, substances inhibitrices…). D'autre part le micro-organisme
n'est pas seul mais se trouve au sein d'une population bactérienne où la
compétition existe entre chaque espèce présente. Enfin le chauffage des
aliments à 70° C pendant dix minutes, lorsque cela est possible, élimine
toutes les bactéries sous forme végétative; en revanche, les spores et
les toxines résistent à cette température.
En conséquence, si les bactéries sont déjà présentes dans un aliment ou si elles
sont involontairement ajoutées au cours de la préparation, il faut à tout prix éviter
leur multiplication avant la consommation de l'aliment (voir tableau 2). Cela
nécessite de respecter la chaîne du froid depuis la préparation jusqu'à la consommation
de l'aliment, et d'éviter de laisser les plats fragiles (poisson, laitages, viande…) à une
température ambiante qui favorise la multiplication des bactéries.
En pratique, au niveau industriel ou collectif, il est primordial de disposer
de matières premières contrôlées comme étant " microbiologiquement propres ".
Mais il convient aussi de stocker les produits fragiles dans des enceintes frigorifiques
et de respecter la chaîne du froid sans rupture de celle-ci. Les conditions de
préparation seront d'autant plus rigoureuses qu'il n'y a pas de cuisson des aliments
et qu'il y a des manipulations.
Au niveau individuel et familial, les règles à respecter sont finalement extrêmement
proches de celles préconisées pour les collectivités : il faut maintenir la chaîne
du froid, conserver les produits au réfrigérateur, se laver les mains avant de
toucher un aliment et vérifier la propreté des instruments utilisés.
| TEMPERATURE
ET DUREE DE STOCKAGE DE DIFFERENTS ALIMENTS
|
| Nature
de l'aliment |
Température |
Durée
maximale |
| Quartiers
de viande |
0-7°C |
2
semaines |
| Viandes
piécées |
0-3°C |
1
semaine |
| Viandes
hachées à l'avance |
0-3°C |
1-2
jours |
| Poisson
frais |
0-2°C |
3-7
jours |
| Coquillages
vivants |
5-15°C |
1-2
semaines |
| Oeufs |
0-8°C |
2
semaines |
| Semi-conserves |
5-10°C |
6
mois |
VI
- CONCLUSION
Les
T.I.A. sont encore nombreuses en France, principalement les T.I.A.C.
qui ont tendance à progresser rapidement avec le développement de
la restauration collective. Une surveillance et un contrôle stricts
de l'alimentation en restauration collective doivent donc être appliqués.
Toute T.I.A.C. doit faire l'objet d'une déclaration à l'autorité sanitaire
départementale (DASS). Cette obligation concerne tous les acteurs
de santé notamment les médecins généralistes et les médecins du travail.
Pr Pierre BOURLIOUX
Université de Paris Sud - Châtenay-Malabry