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PUBLICATIONS
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OBJECTIF NUTRITION N°57 (Mai 2001) |
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EVOLUTIONS RECENTES DES PRATIQUES ALIMENTAIRES |


 Dossier
Evolutions récentes des pratiques alimentaires
Pr Jean-Pierre POULAIN
Les transformations sociales ont pour conséquence,
entre autres, de modifier les comportements alimentaires : simplification
des repas, augmentation de l'alimentation hors repas, déjeuner
pris au bureau même. Ces évolutions seraient-elles à rapprocher
de certains déséquilibres qualitatifs de l'alimentation constatés
actuellement ?
Le grand public s’en alarme, les médias s’en font l'écho : les
pratiques alimentaires des Français connaissent de profondes mutations.
Ces changements sont vécus par le public, et parfois même par
le milieu médical, comme une dégradation d’un ordre alimentaire
traditionnel et une transgression de normes et de valeurs sociales.
Tout se passe comme si la régulation du comportement alimentaire
était mise à mal par les transformations de l’organisation sociale
: travail féminin, pratique de la journée continue, mode d’urbanisation,
nouvelle répartition des tâches entre les sexes, industrialisation
de la sphère alimentaire ou encore baisse de la part de l’alimentation
dans le budget des ménages au profit des activités de loisirs.
I - LES ÉTUDES ANTÉRIEURES
Jusqu’à
un passé récent la “modernité alimentaire” divisait les sociologues.
Pour les uns, suivant une tendance déjà à l’œuvre dans la société
nord-américaine, les pratiques alimentaires des Français se déstructuraient
: fractionnement de la prise alimentaire, montée du grignotage
et déritualisation des repas. Pour d’autres, la déstructuration
de l’alimentation des Français relevait de la rumeur orchestrée
par quelques groupes de pression industriels cherchant à légitimer
la mise sur le marché de produits “coupe faim” ou de “grignotage”.
Les enquêtes disponibles, trop peu nombreuses, étaient souvent
contradictoires et ne permettaient pas les comparaisons. En effet,
certaines travaillaient sur des données déclaratives, collectées
parfois par questionnaires auto-administrés; d’autres avaient
été réalisées dans le cadre d’études préparatoires sur des échantillons
restreints et non représentatifs; d’autres encore étaient l’œuvre
de cabinets marketing qui, pour des raisons de confidentialité,
ne précisaient pas leur méthodologie.
En 1980, Igor de Garine indiquait la nécessité d’engager des collectes
de données empiriques. “L’essentiel de nos connaissances sur l’alimentation
contemporaine des Français est acquis à travers de multiples questionnaires
dont la présentation peut suggérer qu’il s’agit d’observations
directes, de faits matériellement objectifs. Il n’en est rien
et ce genre d’approche ne peut se substituer à une analyse objective
et quantifiée de la production et de la consommation alimentaire,
seule apte à établir, mais au prix de quelle minutie, les faits.
”Claude Fischler, commentant des études américaines, met l’accent
sur une des difficultés essentielles de la collecte de données
dans le champ de l’alimentaire. “Le nombre de prises alimentaires
(food-contacts) dans une journée était d’une vingtaine: les répondants
déclaraient pourtant en majorité faire trois repas par jour. Ainsi
les mangeurs modernes pensent toujours prendre trois repas par
jour, un peu comme les amputés sentent encore longtemps leur bras
ou leur jambe perdu, comme un membre fantôme.” A la question :
“combien de fois avez-vous mangé hier ?”, la réponse spontanée
restitue les normes sociales intériorisées. Certes, une telle
question et sa réponse ne sont pas dénuées d’intérêt mais les
données obtenues ne doivent pas être considérées comme des variables
comportementales objectives. Il convient donc de distinguer les
pratiques réelles, objectivées soit directement par observation
soit par médiatisation au travers de variables économiques, des
“pratiques rapportées” par les interviewés qui peuvent être l’objet
de transformation, de restructuration sémantique, d’oubli ou encore
de dénégation.
II
- DEUX ÉTUDES RÉCENTES
Deux études prennent la mesure de ces évolutions des pratiques
alimentaires. Elles ont été réalisées sur le lieu de travail,
à deux ans d'intervalle, sur des échantillons comparables de plus
de 1000 personnes issues de la population active, avec la même
méthodologie: observation directe de plateaux repas en restaurant
d’entreprise et reconstitution de la journée alimentaire précédente
à l’aide d’un questionnaire. Si le terrain de ces recherches est
le restaurant d’entreprise, un certain nombre de résultats déborde
largement le contexte particulier de la restauration collective.
III
- SIMPLIFICATION DU REPAS DE MIDI
En France, la "norme sociale du repas complet" est une
unité constituée de quatre catégories: entrée,
plat garni, fromage, dessert. Une version simplifiée sans
fromage est admise. Sur le plan individuel, la "norme"
peut être repérée à travers la définition
dun "vrai repas": plus de 62% des personnes interrogées
affirment adhérer à la norme structurée du
repas complet. Cependant, dans les pratiques, le repas complet traditionnel
ne représente que 53 % des repas de midi et moins de 40%
de ceux du soir, attestant dun phénomène de
simplification. La comparaison des données collectées
en 1995 avec celles de 1997 confirme cette tendance à la
simplification des repas (Tableau 1).
STRUCTURE
DES PLATEAUX-REPAS
EN RESTAURANT D’ENTREPRISE EN 1995 ET 1997 |
| |
1995 |
1997 |
Variations
en % |
| Structure
des plateaux |
%
échantillon |
%
échantillon |
| Entrée,
plat garni, fromage, dessert |
10,1 |
7,7 |
-2,4 |
| Entrée,
plat garni, dessert |
40,8 |
38,0 |
-2,8 |
| Sous-total
repas complets |
50,9 |
45,7 |
-5,2 |
| Plat
garni, dessert |
36,1 |
38,9 |
+2,8 |
| Entrée,
plat garni |
5,2 |
5,2 |
0 |
| Plat
garni, dessert |
36,1 |
36,1 |
36,1 |
| Entrée,
dessert |
5,9 |
7,0 |
+1,1 |
| Autres
combinaisons |
1,9 |
3,2 |
+1,3 |
| Sous-total
repas simplifiés |
49,1 |
54,3 |
+5,2 |
| Total |
100 |
100 |
|
Tableau 1
La simplification des repas de midi est un phénomène
qui touche des habitants de Paris et des grandes villes de province.
Elle concerne surtout les femmes, les employés et des cadres
du secteur tertiaire ayant un mode de vie urbain.
En revanche ni lâge, ni le niveau de revenu ne sont
corrélés à cette pratique qui sintensifie
lorsque la durée du trajet domicile-lieu de travail augmente.
IV
- AUGMENTATION DE LALIMENTATION HORS REPAS
La
"prise alimentaire hors repas" se définit comme toute
ingestion de produits solides ou liquides ayant une charge énergétique.
La consommation d’un gâteau, d’un fruit, d’un jus de fruits ou
encore d’un café sucré est comptabilisée comme prise alimentaire
hors repas. La consommation d’un café ou d’un thé non sucré et
à plus forte raison d’eau, ne l’est pas. Ont également été exclues
de ces enquêtes les consommations de chewing-gums et bonbons.
Ces prises alimentaires hors repas peuvent être plus ou moins
institutionnalisées, c’est-à-dire marquées par un statut social
et soumises à des règles: apéritifs, goûters, casse-croûtes...
Elles peuvent également être non institutionnalisées et relever
de ce que l’on désigne, en l’absence de vocable plus précis, comme
le grignotage. On observe une augmentation des prises alimentaires
journalières (repas plus prises hors repas) de 4,7 à 5,3 entre
1995 et 1997. Une répartition en trois groupes permet d’analyser
cette évolution (Tableau 2).
NOMBRE
QUOTIDIEN DE PRISES ALIMENTAIRES :
COMPARAISON 1995-1997 |
| |
%
des personnes interrogées |
Variation
entre 1995 et 1997 |
| 1995 |
1997 |
3
prises
(les 3 repas classiques) |
22,9 |
18,9 |
-4,0 |
4
ou 5 prises
(trois repas et 1 ou 2 prises hors repas) |
53,5 |
40,9 |
-12,6 |
6
prises et plus (jusquà 15)
(3 repas et 3 prises hors repas et plus) |
23,6 |
40,2 |
+16,6 |
| Total |
100 |
100 |
|
Tableau
2
A
l’exception de la distance domicile-lieu de travail, le profil
des populations concernées par l’augmentation du nombre de prises
alimentaires est le même que celui des individus simplifiant la
structure du repas.
V
- MANGER SUR LE LIEU DE TRAVAIL
La troisième caractéristique de l’évolution récente des pratiques
alimentaires est l’introduction de l’alimentation sur le lieu
de travail: il ne s’agit pas ici du restaurant d’entreprise, mais
du bureau lui-même. Cette tendance touche aussi bien le repas
de midi que les prises alimentaires hors repas (Tableau 3).
| LIEUX
DES PRISES ALIMENTAIRES (REPAS ET HORS REPAS) (1997) |
| Types
de prises |
repas
(%) |
Prises alimentaires
hors repas |
| Lieux |
|
|
| Domicile |
66,4 |
29,5 |
| Bureau |
5,7 |
56,5 |
| Restaurant
d'entreprise |
20,6 |
1,4 |
| Autre
restaurant |
5,2 |
5,9 |
| Déplacement |
0,5 |
2,9 |
| Non-réponse |
1,6 |
3,8 |
| Total |
100 |
100 |
Tableau
3
Le
repas au bureau se développe de façon plus intense dans le secteur
tertiaire. Ces données générales pourraient cependant sous-évaluer
le phénomène, car dans l’analyse des journées précédant l’enquête,
plus de 15% de la population avait, la veille,pris le repas de
midi au bureau.
Les produits constituant le repas sont apportés de la maison ou
achetés à proximité du lieu de travail, et ceci alors même que
les individus ont un restaurant d’entreprise à leur disposition.
C’est un peu le "retour de la gamelle". Contrairement
à ce que l’on pourrait penser, les raisons de ces nouvelles pratiques
qui touchent avant tout des femmes (cadres et employées) ne sont
pas d’ordre économique (1,71%), ni même liées à une éventuelle
lassitude du restaurant d’entreprise (3,77%). La première raison
invoquée s’inscrit dans une logique d’emploi du temps: on "gagne
du temps", on "prolonge une réunion" ou "une
séance de travail", on évite ainsi "de faire la queue"
et les "pertes de temps en déplacements". C’est donc
une façon de réguler la charge de travail. En effet, la journée
de travail pour une femme ayant des enfants est encadrée par deux
impératifs horaires: l’heure d’arrivée et celle de départ, pour
amener et récupérer les enfants à l’école ou chez la nourrice.
Les variations de la charge de travail se régulent alors sur le
temps de repas. Pour les hommes, la durée du repas est plus constante,
leur façon de réguler la charge de travail consistant à faire
varier les heures d’arrivée et surtout les heures de départ. Les
prises alimentaires hors repas, pour 55% d’entre elles, sont consommées
sur le lieu de travail. Il s’agit de boissons (café, thé,jus de
fruits...), de biscuiterie et de fruits... Ces prises alimentaires,
fortement socialisées, s’inscrivent dans les logiques de régulation
informelle des relations professionnelles. Pour les populations
actives, ce mode de consommation alimentaire hors repas contraste
avec l’image du "grignoteur" compulsif.
VI
- CONCLUSION
La
simplification des repas des Français se caractérise souvent par
la suppression des entrées ou des desserts,le repas se limitant
au plat garni. On aboutit ainsi à une réduction des apports en
crudités et en fruits,au profit de prises alimentaires hors repas
(barres chocolatées ou céréalières,confiseries et viennoiseries).Compte
tenu des conséquences qualitatives de ces mutations de la prise
alimentaire sur l’apport nutritionnel,certains nutritionnistes
ou les médias qui les relayent sont tentés de condamner les “nouvelles
pra- tiques alimentaires”.Le discours sur la nécessité de restaurer
les bonnes habitudes (trois repas structurés par jour et pas de
prise alimentaire entre les repas)et de rééduquer le consommateur
moderne en est la conséquence. L’origine des éventuels déséquilibres
qualitatifs de l’alimentation contempo- raine des Français réside-t-elle
dans le fractionnement de la prise alimentaire ou dans la nature
des aliments consommés ?
Jean-Pierre
POULAIN
Socio-anthropologue
Université de Toulouse Le Mirail
BIBLIOGRAPHIE
Aymard
M., Grignon C. et Sabban F.
Le temps de manger : alimentation, emploi
du temps et rythmes sociaux, Editions
MSH-INRA. 1993. |
Garine
(de) I.
Pour une anthropologie de lalimentation
des Français, Ethnologie française,
1980 ; 3, X. |
Corbeau
J.-P.
Rituels alimentaires et mutations sociales,
Cahiers internationaux de sociologie,
1992 ; vol. XCII : 101-120. |
Poulain
J.-P.
La modernité alimentaire, pathologie ou
mutations sociales ?, Cahiers de nutrition
et de diététique, 1998 ; 33,6 : 351-358. |
Fischler
C.
LHomnivore, Odile Jacob. 1990.
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Poulain
J.-P., Gineste M., Delorme J.-M.
Le comportement alimentaire hors foyer
et hors repas, quelle réalité ? Perspectives
davenir, Revue de nutrition pratique,
2000 ; 13 : 12-17. |
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