 Dossier
Aspects nutritionnels de la maladie de Crohn
Pr Jacques COSNES
Hôpital Rothschild, Paris
D'étiologie inconnue, la maladie de
Crohn peut avoir des conséquences
nutritionnelles majeures. La nutrition
artificielle a un effet bénéfique immédiat mais
n'influe pas à long terme sur l'évolution de la
maladie. On ne connaît, à l'heure actuelle,
aucun régime d'exclusion ou de supplémentation
actif sur la maladie de Crohn. L'objectif
primordial du praticien est donc d'assurer,
lors des poussées de la maladie, un apport
protéino-énergétique suffisant pour prévenir
la dénutrition et le développement
de comportements alimentaires dangereux
ou aberrants.
Focus |
SUJETS À RISQUES DE DÉNUTRITION
• Sujet âgé
• Sujet recevant une corticothérapie prolongée (déficit musculaire),
• Sujet porteur de sténose du grêle ou multiopéré (malabsorption exposant à des carences électives en vitamine B12, calcium et zinc).
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La maladie de Crohn est une maladie inflammatoire chronique
du tube digestif, de siège le plus souvent intestinal et d’étiologie inconnue. Elle touche
surtout l’adulte jeune avec une prépondérance féminine. Environ
60 000 personnes en France en sont atteintes. La maladie peut
avoir des conséquences nutritionnelles majeures et présente
la particularité d'être apparemment aggravée ou entretenue
par l'alimentation orale. On a donc longtemps privilégié pour son traitement la nutrition artificielle. Le développement de nouvelles molécules
anti-inflammatoires particulièrement efficaces a quelque peu bouleversé les indications
thérapeutiques, mais le traitement des complications nutritionnelles reste d'actualité.
La dénutrition de la maladie de Crohn
La survenue d’une poussée a des conséquences rapides sur l’état nutritionnel, par diminution des
apports alimentaires (anorexie ou peur alimentaire, les symptômes étant augmentés en période postprandiale), augmentation des
dépenses énergétiques et entéropathie
exsudative. Il existe, de plus,
une accélération du turn-over
protéique et une augmentation de
la dépense énergétique de repos,
d’autant plus marquée que la
poussée est compliquée de fièvre
et de manifestations systémiques.
En cas de poussée grave, l’exsudation
protéique et le suintement
hémorragique au niveau des ulcérations
intestinales deviennent
majeurs et retentissent rapidement
sur le métabolisme protéique
et l’anémie, à l’instar de
brûlures étendues (Figure 1).
Les poussées entraînent principalement une perte de poids, avec diminution de la masse maigre et des protéines viscérales. La baisse de l’albuminémie est un bon marqueur de la gravité de l’atteinte digestive.
En dehors des poussées, la dénutrition
protéino-énergétique est
rare. En effet, le malade jeune,
ayant une maladie récente, a un
état nutritionnel de base subnormal
et récupère rapidement ;
persiste seulement un déficit de
masse grasse au décours de la
poussée. Ce n’est pas toujours le
cas d’un sujet plus âgé, surtout s’il
a une maladie ancienne, se soumet
à un régime restrictif, reçoit
souvent des corticoïdes, et a subi
une chirurgie mutilante.
La nutrition artificielle
Dés les années 70, on a montré que la substitution à l'alimentation
orale d'une nutrition artificielle intraveineuse (parentérale) ou
entérale liquide, permettait de contrôler les poussées de la maladie
de Crohn. Ces résultats ont été confirmés par de très nombreuses études contrôlées : la nutrition artificielle
est aujourd'hui considérée comme un traitement à part entière
des poussées de la maladie de Crohn, au même titre que la corticothérapie.
L’effet observé n’est pas seulement symptomatique (diminution
des douleurs et de la diarrhée): régression des manifestations
systémiques et du syndrome inflammatoire, normalisation de la
perméabilité intestinale, amélioration, voire cicatrisation, des ulcérations
intestinales. Nutrition parentérale ou entérale ont des résultats à
peu près équivalents, avec deux nuances. La nutrition parentérale
aurait peut-être un effet plus rapide et plus marqué sur le plan symptomatique,
ce qui la fait préférer en cas de poussée sévère. Les
contraintes de la nutrition entérale (sonde, bruit de la pompe, arrêt de
toute alimentation) ne sont pas toujours bien acceptées et jusqu'à
40 % des patients abandonnent prématurément le traitement.
Malheureusement, l'efficacité de la nutrition artificielle est de courte
durée : la poussée est contrôlée mais la reprise de l’alimentation
orale normale est suivie inéluctablement d’une reprise évolutive de
la maladie après quelques mois, particulièrement dans les formes
chroniques actives et corticodépendantes.
Mécanismes et indications de la nutrition artificielle
Les mécanismes de l’efficacité de la nutrition artificielle restent mystérieux. On peut penser que la mise au repos du tube digestif en
est l'essentiel. Mais ce n’est pas le seul et l’amélioration de l'état
nutritionnel joue sans doute aussi un rôle important. En fait, la
réponse des lésions crohniennes à la nutrition artificielle est probablement
peu spécifique : l’interruption (ou la diminution) du flux
endoluminal au niveau des zones lésées diminuerait la stimulation
immunologique locale d’origine alimentaire et bactérienne et la
libération des cytokines (particulièrement TNF , IL2 et interféron ),
tandis que l’amélioration nutritionnelle favoriserait la réparation tissulaire,
faisant basculer le processus pathologique de l’inflammation
vers la cicatrisation.
La nutrition artificielle est surtout
efficace dans les formes corticorésistantes,
s'il n'existe pas de complication extra-pariétale. Le même
résultat peut aujourd'hui être obtenu avec une seule perfusion
d'Infliximab (anti-TNF ) très rapidement efficace dans ces formes
de la maladie. Les immunosuppresseurs, pour leur part, améliorent
remarquablement les formes corticodépendantes. La nutrition
artificielle reste donc utilisée en cas de refus ou de contre-indication
des immunosuppresseurs, ou encore si l’on veut épuiser les
chances du traitement médical avant d'y avoir recours. Chez le sujet jeune, en première intention,
la nutrition entérale peut remplacer la corticothérapie, souvent mal
acceptée en raison de ses complications esthétiques.
Néanmoins, leur fréquence tend à diminuer avec l'emploi des corticoïdes
d'action topique prédominante tels que le budésonide.
EFFICACITE DE LA NUTRITION ARTIFICIELLE DANS LA MALADIE DE CROHN |
- La nutrition parentérale et la nutrition entérale, associées à l'arrêt de l'alimentation orale, peuvent contrôler les poussées de la maladie de Crohn.
- L’effet clinique est assez rapide, le plus souvent en 3 à 8 jours. Il s’accompagne de la régression du syndrome inflammatoire. La cicatrisation des lésions endoscopiques est plus inconstante.
- La nutrition parentérale et la nutrition entérale sont souvent efficaces dans les maladies de Crohn corticorésistantes.
- L'adjonction d'une corticothérapie n'augmente pas leur efficacité.
- L'efficacité de la nutrition entérale est indépendante de la nature (polymérique, semi-élémentaire ou élémentaire) du mélange nutritif .
- la nutrition artificielle ne modifie pas le cours évolutif général de la maladie de Crohn. Le risque de rechute rapide est majeur dans les formes corticodépendantes.
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Les indications proprement nutritionnelles de la nutrition artificielle
sont devenues rares. La dénutrition isolée peut être la conséquence
d’une évolution chronique subaiguë, d’une restriction alimentaire en
cas d’atteinte haute, notamment sténosante, ou de pathologie
associée (toxicomanie, troubles du comportement alimentaire). La
dénutrition répond habituellement de façon spectaculaire à la
nutrition entérale cyclique nocturne et poursuivie à domicile, en sus
d’une alimentation orale. Chez l’enfant, l’utilisation large des
immunosuppresseurs tend à limiter les indications de la nutrition
entérale, même si ses effets sur la croissance sont remarquables.
LES RÉGIMES : UNE EFFICACITÉ À DÉMONTRER |
De nombreux régimes ont été proposés comme traitement de la maladie de Crohn, notamment :
- Régime d’exclusion de l’équipe de Cambridge (au sortir d’une cure de nutrition entérale, on réintroduit séquentiellement divers types d’aliments et on supprime ceux mal tolérés).
- Régimes sans levure.
- Régimes sans polysaccharides complexes.
- Régimes pauvres en sucre.
- Régimes sans lipides (l’efficacité de la nutrition entérale pourrait être d’autant plus marquée qu’elle contient moins de triglycérides à longue chaîne).
- Régimes enrichis en acides gras
3 (activité anti-inflammatoire).
- Régimes hyperprotéiques.
- Régime sans microparticules anorganiques, présentes en abondance dans les préparations industrielles, qui pourraient constituer de puissants adjuvants de la réponse immunitaire intestinale.
Aucune preuve scientifique de l'efficacité de ces régimes n'a été apportée.
On est donc obligé de décevoir le malade persuadé d'être empoisonné
par un facteur alimentaire, en expliquant que, si ce facteur existe, on en
ignore l'identité. De la même façon, il n'est pas actuellement possible
de conseiller une supplémentation susceptible de modifier la réponse
immune. Clairement, l'arginine et la glutamine, proposées parfois, n'ont
aucun effet bénéfique. Les résultats intéressants d'un travail démontrant
l'efficacité d'une supplémentation en acides gras 3 dans la prévention
des poussées n'ont pas été confirmés.
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Diététique et maladie de Crohn
Les succès de la nutrition artificielle,
et particulièrement de la diète élémentaire,
ont conduit à l'élaboration
de divers régimes diététiques
dont l’efficacité n’est actuellement
pas prouvée (encadré 1).
Ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait
pas d'indications diététiques dans
la maladie de Crohn. En cas de
colite aiguë sévère, il faut limiter
l'apport de fibres pour améliorer
le confort. S'il existe une sténose
du grêle, on supprimera tous les
aliments susceptibles de s'organiser
en bouchons (type noix de
coco, poireaux ou cacahuètes). En
dehors des poussées sévères, il n’y
a pas d’indication à un régime
sans résidu : on peut conseiller de
limiter simplement l’apport en
fibres “dures” (salades, crucifères).
En cas de sevrage tabagique (c'est
de loin la mesure hygiéno-diététique
la plus efficace dans cette
maladie), un régime hypocalorique
est parfois nécessaire pour
limiter la prise de poids. De façon
générale on limitera les interdits,
l'objectif primordial devant être
d'assurer à long terme un
apport protéino-énergétique
suffisant pour prévenir la
dénutrition. Enfin, l’apport
sodé ne doit être réduit qu’en
cas de corticothérapie par
prednisone à dose élevée et
prolongée, et seulement dans
ce cas.
Conclusion
La dénutrition est une complication
des poussées graves de
la maladie de Crohn. La nutrition
artificielle et l'arrêt de l'alimentation
orale ont un effet
bénéfique immédiat. Il est
possible qu'à long terme l'alimentation
quotidienne ait
quelque effet sur l'évolution
de la maladie. Malgré de
nombreuses recherches, on
ignore la nature de ces facteurs
alimentaires, bénéfiques
ou néfastes. Le rôle du médecin
doit être avant tout de prévenir le
développement de comportements
alimentaires dangereux ou
aberrants.
Bibliographie |
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