 Tribune
Quelles perceptions,selon la presse, des rapports entre alimentation et santé ?
On a toujours établi une relation étroite,
directe ou symbolique, entre prise
alimentaire et santé. Avec les progrès
des connaissances nutritionnelles, on
pense que l’aliment doit non seulement
nourrir, mais aussi prévenir, voire
guérir des maladies. La santé est devenue
le guide des conduites alimentaires,
au détriment du plaisir, de la convivialité
ou de la construction de l’identité. Les
conseils abondent, souvent contradictoires,
submergeant le consommateur qui ne sait plus ce qui est bon pour lui.
On aurait pu penser que la France,
pays de la gastronomie, saurait conjuguer
plaisir et santé sans difficulté.Or il
n’en est rien. Une étude menée à
partir de l’analyse de la presse française,
fait apparaître une véritable dichotomie
dans les média : la notion de santé
domine dans la presse généraliste, alors
que la notion de plaisir et de convivialité
reste le propre de la presse spécialisée,
gastronomique, qui évoque peu le premier
aspect.
Dans la perspective "santé", la presse
traite l’aliment comme un produit
générique, indiquant les "mauvais" ou
les "bons". Les végétaux, les huiles, les
produits céréaliers, les produits laitiers,
sont "bons" ; les charcuteries, majoritairement
"mauvaises". Ces avis, ambivalents
et souvent contradictoires sont
énoncés à partir d’arguments flous.
Majoritairement destinés aux femmes
et enfants, les conseils concernent très peu les hommes. Ils sont souvent
énoncés sur un mode impératif, avec
peu de justifications précises ou de
références bibliographiques. Le plaisir
disparaît totalement lorsque l’on traite
de la santé.
Très peu des avis considèrent la prise
alimentaire comme un tout, devant
être géré dans son ensemble ; à suivre
la plupart des régimes conseillés on
aboutirait à des conduites qui deviendraient
nuisibles, par absence de point
de vue d’ensemble sur l’équilibre de la
prise alimentaire.
Enfin, l’évocation des risques alimentaires
tend, avant tout, à obtenir une
sécurité absolue, dans l’immédiat et
pour l’avenir. Or le risque zéro, dans
quelque domaine que ce soit, est une
utopie.
Le tableau que la presse dresse de la
santé et de l’alimentation, se révèle
confus, labile et inquiétant. Outre la
pauvreté des références scientifiques, il
omet quasi complètement les facteurs
qui déterminent les choix alimentaires,
telles la variété interindividuelle, la
culture, les règles et spécificités sociales.
Aussi, tout conseil dans ce domaine
implique une vision dépassant la seule
nutrition, une adaptation individuelle et,
surtout, beaucoup de prudence, dans
l’état actuel des connaissances.
Pr. Matty CHIVA
Université Paris X, Nanterre
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