La naissance du goût
Natalie RIGAL
Université de Paris-XNanterre
Le goût, c'est à dire la préférence pour
certains aliments et le rejet d'autres, est-il inné ou est-il
la conséquence de l'environnement culturel ou social ?
Si la physiologie du goût peut en partie expliquer de très
grandes différences individuelles dès la naissance,
les études montrent que la néophobie alimentaire est
un comportement normal chez l'enfant. Pour apprendre au petit de
l'homme, omnivore, à dépasser les rejets initiaux,
mieux vaut, plutôt que des conseils culpabilisants peu efficaces
en matière de prévention, une familiarisation par
l'apprentissage et l'éducation sensorielle.
|
Focus
|
|
LES COMPOSANTS
DU GOÛT
Le goût associe plusieurs sensations :
- la saveur
: le goût proprement dit que l'on analyse selon
au moins quatre critères : sucré, salé,
acide, amer,
- la flaveur
: lensemble des sensations en bouche, à savoir
la saveur, lodeur et la texture,
- lhédonisme
: "jaime ou je naime pas".
|
Le goût est un ensemble complexe de sensations en réactions
aux propriétés physicochimiques des aliments. Il
ne se résume pas à la perception des flaveurs, mais
fait aussi appel à lhédonisme. Au delà
de la perception génétiquement déterminée,
certaines dimensions (familiale, religieuse, culturelle) orientent
les préférences et les rejets.
Un aperçu sur la physiologie du
goût
Les
bourgeons du goût situés sur la langue détectent
les molécules gustatives. Ces bourgeons ne sont que très
peu spécifiques : un récepteur peut réagir
à plusieurs dizaines de molécules différentes.
Les molécules olfactives sont, quant à elles, perçues
par les cellules de lépithélium nasal, soit
par voie directe (lors des inspirations par le nez) soit par voie
indirecte (pendant la mastication).
Au niveau des récepteurs, le signal chimique gustatif ou
olfactif se transforme en impulsions électriques.
Les stimulations gustatives sont véhiculées, en
même temps que les informations tactiles et thermiques,
dans un premier relais nerveux qui en donne une image simplifiée.
Les stimulations olfactives suivent leur propre voie jusque dans
le bulbe olfactif.
Les images gustatives et olfactives simplifiées se dirigent
vers la mémoire où elles sont identifiées,
et dans un centre spécifique où elles se rejoignent
et se combinent avec lensemble des informations provenant
du contexte extérieur (au moment de la consommation) et
de lenvironnement interne (sensations de faim et de satiété
notamment).
Enfin, cet ensemble multisensoriel est projeté dans le
cortex où il devient conscient. La conscience recherche
en mémoire le résultat de son travail didentification,
accompagné du plaisir ou du déplaisir ressenti lors
des consommations antérieures. Les cellules du réseau
plaisir déplaisir présentent la particularité
dêtre connectées à toutes les autres
parties du cerveau.
Ainsi pouvons-nous reconnaître le goût du chocolat
et savoir si nous lapprécions ou non. Ce processus
général névolue que très peu
pendant lenfance. Seul le nombre de bourgeons du goût
apparaît plus important à la naissance, sans que
lon puisse dire si ces cellules
sont fonctionnelles.
Le
goût est-il inné ?
La
réponse à cette question est positive si lon
sadresse au "goût saveur" : dès
les premières heures de la vie, voire en intra-utérin
(8e mois de grossesse), le sucré est accepté, contrairement
à l'acide et l'amer, universellement rejetés. En
revanche, les odeurs ne font pas lobjet de réponses
hédoniques universelles. En effet, on observe dès
la naissance de très grandes différences individuelles
dans les appréciations olfactives. Certains bébés
sont plus attirés par lodeur dexcrément
que par celle de la vanille, alors que dautres présentent
un pattern de préférences inversé. En fait,
chaque bébé possède un profil de sensibilité
génétiquement déterminé qui lui est
propre. Des études (bien que parfois contradictoires) ont
montré que le degré de sensibilité des sujets
peut expliquer certains de leurs rejets.
Le patrimoine génétique détermine la diversité
des spécificités individuelles, plus quil
ne contribue à létablissement des préférences
et rejets alimentaires universels. Le petit de lhomme va
devoir apprendre à diversifier son alimentation pour satisfaire
sa condition domnivore : les apprentissages se font dans
un cadre culturel ne tenant pas compte des différences
individuelles mais les choix de lenfant dans ce cadre seront
guidés par son patrimoine génétique.
Les
goûts des enfants
Les
données obtenues d'après enquêtes sur un nombre
important d'enfants dans toute la France mettent en évidence
l'existence d'un goût enfantin, au-delà des distinctions
de sexe, d'origine sociale
ou géographique (Tableau 1).
Tableau
1
|
LISTE
DES 20 ALIMENTS FAVORIS ET OUT-SIDERS
|
|
Étude
auprès de 321 enfants et adolescents âgés
de 4 à 18 ans
donnant leur appréciation pour une liste de
96 aliments.
| |
%
de réponses
j'aime beaucoup
|
%
de réponses
ça me dégoûte
|
|
1
|
cerise
|
85
|
peau
du lait
|
51
|
|
2
|
fraise
|
85
|
cervelle
|
45
|
|
3
|
chocolat
|
85
|
olive
noire
|
41
|
|
4
|
frites
|
84
|
poivre
|
36
|
|
5
|
framboise
|
82
|
ail
|
36
|
|
6
|
glace
|
81
|
oignon
|
35
|
|
7
|
poulet
|
78
|
fromage
fort
|
31
|
|
8
|
yaourt
|
77
|
olive
verte
|
30
|
|
9
|
pâtes
|
77
|
eau
gazeuse
|
29
|
|
10
|
raisin
|
74
|
céleri
|
28
|
|
11
|
biscuits
salés
|
71
|
tomate
cuite
|
26
|
|
12
|
beurre
|
71
|
poivron
|
25
|
|
13
|
riz
|
70
|
épinard
|
25
|
|
14
|
viande
rouge
|
69
|
foie
|
24
|
|
15
|
purée
p. de terre
|
68
|
lait
chaud
|
24
|
|
16
|
abricot
|
68
|
lait
froid
|
21
|
|
17
|
petit-suisse
|
68
|
moutarde
|
21
|
|
18
|
banane
|
68
|
courgette
|
19
|
|
19
|
pomme
|
67
|
chou-fleur
|
17
|
|
20
|
orange |
66
|
maïs |
17
|
Daprès
La naissance du goût Nathalie Rigal
; Editions Noesis
|
|
Du
côté des préférences, un dénominateur
commun regroupe des
aliments sucrés, des aliments salés et simples,
certaines viandes et
des laitages.
Du côté des rejets, on retrouve les abats, la plupart
des légumes, certains produits au goût très
prononcé.
En grandissant, les enfants apprennent à dépasser
leurs dégoûts sensoriels : les légumes et
les aliments forts en goût sont de mieux en mieux acceptés
grâce au processus de familiarisation (voir ci-dessous).
En revanche, les dégoûts cognitifs saccentuent
avec lâge, notamment envers les abats, rejetés
le plus souvent en raison de critères intellectuels (origine
et nature du produit).
Les aliments favoris sont généralement nourrissants.
Leur consommation répétée permet détablir
un lien entre le goût quils suscitent et leurs effets
sur lorganisme.
Les pâtes, le riz, la pizza, produits rassasiants, calment
rapidement
les sensations de faim, ce qui pourrait expliquer quils
soient préférés aux légumes (Encadré
1).
Encadré 1
|
LE
REJET DES LÉGUMES, UN TABLEAU À NUANCER
|
|
Les
légumes ne font pas nécessairement l'objet
d'un rejet massif. La proportion de sujets qui rejettent
un produit est toujours moindre que la proportion
de sujets qui l'apprécient. Ainsi les épinards
dégoûtent 25 % des enfants mais sont
acceptés par 41%. Cette variabilité
interindividuelle importante n'existe pas pour les
fruits. Le rejet des légumes peut sembler massif
au vu des conséquences quil entraîne
quotidiennement mais ne peut être considéré
comme un phénomène absolu. Il peut varier
:
|
|
La
néophobie alimentaire
La
néophobie alimentaire (peur que suscitent les aliments
nouveaux), est un phénomène banal et universel :
tout omnivore manifeste des réticences à introduire
à lintérieur de soi un aliment inconnu.
Entre 2 et 10 ans, 77 % des enfants refusent de goûter spontanément
les aliments quils ne connaissent pas ; la néophobie
est donc normale à cet âge. Rare avant 1 an ½
2 ans, elle se manifeste de façon particulièrement
intense entre 4 et 7 ans : les enfants nacceptent de goûter
linconnu que si on les y incite fortement. À partir
de 7 ans, les enfants se montrent plus souples : ils acceptent
de goûter le produit sans préjugé.
Quatre hypothèses peuvent expliquer cette néophobie
: lopposition
aux parents (phase du non), la recherche dun
secteur de sécurité (alors que dans le domaine scolaire,
les apprentissages se multiplient), la conséquence de lautonomie
croissante (la capacité à se nourrir seul amène
des interrogations du type « ce produit est-il bon pour
moi ?»), la rigidité perceptive (à cette période
de la vie, il existe autant d'aliments nouveaux qu'il existe de
façons de présenter un même produit).
Dans létat actuel des connaissances, on ne peut expliquer
pourquoi certains enfants se montrent plus néophobiques
que dautres. On a cependant montré que les enfants
hypergueusiques (grande réactivité gustative à
la naissance) se montrent plus sélectifs et difficiles
à table à deux ans que les enfants hypogueusiques.
La
familiarisation
La
néophobie peut être atténuée, voire
dépassée, par apprentissages.
Les enfants se montrent conservateurs dans le domaine alimentaire,
ils ont besoin de (re)connaître ce quils introduisent
dans leur corps. Pour cette raison, tout processus de familiarisation
les aide à dépasser le rejet initial.
À court terme, il sagit de développer le contact
entre lenfant et laliment avant que celui-ci ne soit
présenté dans lassiette. Lenfant acceptera
plus volontiers de goûter un produit quil aura lui-même
cueilli ou cuisiné. Par léducation sensorielle,
les sujets peuvent sapproprier des produits au départ
inconnus. Elle consiste essentiellement à parler avec lenfant
de ce quil mange autrement quen termes hédoniques
(jaime) ou normatifs (cest bon pour
la santé).
La familiarisation à plus long terme, consommation répétée
dans le temps, entraîne une augmentation du goût pour
le produit (Figure 1) à moins qu'il ne procure un véritable
dégoût ou que ses caractéristiques sensorielles
soient très éloignées de l'univers familier.
Certaines conditions renforcent les effets positifs de lexposition
répétée. Un produit peu rassasiant sera plus
apprécié associé à un féculent.
Lenfant qui partage son repas, dans un contexte affectif
chaleureux, avec dautres personnes ayant une attitude favorable
vis-à-vis des produits servis, développera progressivement
pour eux une préférence durable. Une instrumentalisation
de l'aliment rejeté (du style : "mange tes épinards
pour avoir du dessert") ne ferait que renforcer le sentiment
de rejet.
Figure
1
|
LEXPOSITION
COMME MOYEN DE DÉPASSER LA NÉOPHOBIE
|
|
|
Conclusion
En
conclusion, il semble préférable de donner à
l'enfant une éducation sensorielle avec pour objectif de
lamener à apprécier (par exemple) le goût
des légumes, plutôt que de déployer des conseils
nutritionnels, souvent difficiles à intégrer et
culpabilisants, donc finalement peu efficaces en matière
de prévention.
Nathalie RIGAL
Maître de conférences en psychologie
de lenfant et du développement.
Université de Paris-XNanterre.
|
Bibliographie
|
|
- CHIVA, M. ; Le doux et lamer ; 1985 ; éditions
PUF, Paris.
- FISCHLER, C. ; L'Homnivore ; 1990 ; éditions Odile
Jacob, Paris.
- RIGAL, N. ; La naissance du goût : comment donner
aux enfants le plaisir de manger ; 2000 ; éditions
Noesis, Paris.
|