Les effets des probiotiques sur l'immunité intestinale
Marie-Christiane MOREAU
INRA, Jouy-en-Josas
Parmi les multiples fonctions de lintestin, celles qui concernent
limmunité sont très importantes pour notre santé.
Elles ont comme objet de supprimer les réponses immunes envers
les protéines alimentaires permettant une alimentation sans
risque dallergie ni dhypersensibilités aux aliments,
et délaborer des réponses immunes protectrices
contre les micro-organismes pathogènes.
Ces fonctions sont fortement influencées par les bactéries
intestinales, appartenant à la flore résidente ou
fournies par certains aliments très riches en micro-organismes,
les "probiotiques".
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Focus
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Certains aliments
sont très riches en micro-organismes vivants, bactéries
et levures : produits laitiers (yaourts, laits fermentés,
fromages) mais aussi bières et vins. Lingestion
de ces bactéries vivantes ne présente pas
de danger.
Certaines études suggèrent quelle serait
plutôt associée à des effets positifs
sur limmunité.
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On sait depuis des siècles que les laits fermentés
ont une action favorable sur la diarrhée.
Au début des années 1900, Metchnikoff, prix Nobel,
attribua la longévité et la santé exceptionnelle
des Bulgares à la présence, en grand nombre, de
bactéries lactiques dans le yaourt.
Ces micro-organismes, qui pourraient agir favorablement sur notre
santé, sont appelés "probiotiques" : "Micro-organismes
vivants qui, ingérés en quantité convenable,
ont des effets bénéfiques sur la santé de
l'hôte en améliorant son équilibre microbien
intestinal."
Actuellement,
divers produits contenant des bactéries lactiques probiotiques
ont été développés, notamment le yaourt
et dautres laits fermentés possédant une souche
particulière de probiotique soit seule, soit associée
avec les ferments lactiques du yaourt (encadré 1). Cette
démarche ne concerne encore que les laits fermentés,
les micro-organismes contenus dans les fromages nayant pas
encore faits lobjet de tels développements.
| FERMENTS
LACTIQUES UTILISÉS POUR LA FABRICATION DES
LAITS FERMENTÉS COMMERCIALISÉS |
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Ferments du yaourt :
- Lactobacillus bulgaricus + Streptococcus thermophilus.
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Autres ferments utilisés pour les laits fermentés :
- Lactobacillus casei Defensis
- Lactobacillus casei Shirota
- Lactobacillus rhamnosus GG
- Lactobacillus johnsonii
- Diverses souches de Bifidobacterium...
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Encadré
1
Lintestin,
cet inconnu
Lintestin
est le premier organe immunitaire de notre organisme : environ
60 % des cellules immunes de lorganisme sont présentes
dans la muqueuse intestinale (figure 1).
| LINTESTIN,
CET INCONNU ! |
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Figure
1
Lintestin
abrite également une microflore imposante, 100 000 milliards
de bactéries, située essentiellement dans le colon,
et répartie en groupes dominants (actifs) et sous-dominants
selon un équilibre microbien globalement spécifique
de chaque espèce animale et de chaque période de
la vie.
Le système immunitaire associé à lintestin
a la particularité dêtre en contact permanent
avec les protéines alimentaires et celles des bactéries
de notre flore intestinale sans déclencher de réponses
immunes contre elles, empêchant ainsi les hypersensibilités
alimentaires dont lallergie et les réactions inflammatoires
chroniques de lintestin. Cette fonction importante, la "tolérance
orale", permet de se nourrir et de tolérer la flore
intestinale résidente.
Le système immunitaire associé à lintestin
doit également protéger lhôte de la
pénétration des bactéries résidentes
dans le compartiment systémique (translocation) et de lenvahissement
par des micro-organismes pathogènes, virus (rotavirus,
poliovirus), bactéries (Salmonella, Listeria, Clostridium
)
et parasites (toxoplasme) dont beaucoup sont responsables de diarrhées.
Pour cela, il développe des réponses immunes protectrices,
dont la synthèse danticorps portés par une
classe dimmunoglobulines particulière, les IgA sécrétoires,
adaptées à lintestin et dont les rôles
sont dempêcher la translocation bactérienne,
de neutraliser les toxines, dinhiber la multiplication virale
dans lentérocyte, de bloquer ladhésion
des bactéries à la muqueuse...
Micro-organismes
et immunité intestinale
Des
études comparatives entre des souris sans germes, élevées
dans des bulles stériles à labri de toute
contamination bactérienne, et leurs homologues élevés
classiquement en animalerie, ont montré linfluence
quexerce la flore intestinale résidente sur la maturation
et le développement du système immunitaire intestinal,
donc sur ses fonctions.
Lorsque la flore résidente est perturbée (prise
dantibiotiques, maladie, alimentation, stress, laxatifs
),
le fonctionnement du système immunitaire ne sera pas optimal.
Ainsi chez l'enfant, entre 0 et 2 ans, la flore intestinale, peu
diversifiée, donc fragile, (une dizaine de souches bactériennes
contre 300 à 400 chez ladulte) est très facilement
perturbée et déséquilibrée.
Or lenfant doit acquérir, le plus rapidement possible,
un système immunitaire intestinal fonctionnel afin de ne
pas développer dallergies alimentaires et de se défendre
contre certains germes entéropathogènes auquel il
est très sensible, comme les rotavirus.
Lingestion de micro-organismes vivants présents dans
laliment pourrait ainsi avoir des effets bénéfiques
en palliant les insuffisances dune flore intestinale résidente
déséquilibrée. Contrairement aux bactéries
résidentes, les probiotiques ne colonisent pas durablement
le tube digestif, ils transitent seulement. Cependant, il a été
démontré quils peuvent exercer des effets
sur lhôte durant ce temps de transit, à certaines
conditions : présence en grand nombre dans laliment
(ingestion dau moins 109), résistance à lacidité
gastrique et aux sels biliaires afin de survivre en nombre convenable
dans le tube digestif, propriétés immunomodulatrices
équivalentes à celles des bactéries intestinales
résidentes
Données
cliniques chez lhomme
Les
études cliniques les plus probantes concernent lenfant
chez qui des effets curatifs et préventifs des probiotiques
ont été démontrés envers les diarrhées
à rotavirus, avec mise en évidence dune corrélation
entre la diminution du temps de diarrhée et la stimulation
de la synthèse des anticorps IgA antirotavirus (encadré
2).
| PROBIOTIQUES
ET IMMUNITÉ : ÉTUDES CLINIQUES CHEZ LENFANT |
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- Diarrhées
à rotavirus : études indépendantes
avec plusieurs probiotiques
- Effet
curatif : diminution du temps de diarrhée
et de leur
sévérité (L. rhamnosus
GG, L. casei Shirota, L. casei Defensis, L.
bulgaricus + S. thermophilus
)
- Effet
préventif : diminution de la fréquence
de diarrhée
dans les populations à risques (S.
thermophilus + B. bifidum, S. thermophilus +
B. breve)
- Stimulation
des IgA antirotavirus (L. rhamnosus GG)
- Allergies
alimentaires : études sur un seul probiotique
: L. rhamnosus GG
- Effets
curatif et préventif sur leczéma
atopique du nourrisson.
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Encadré
2
Quant
à lallergie alimentaire, une étude finlandaise
récente a montré, pour la première fois,
un effet préventif de lingestion de la souche L.
rhamnosus GG sur leczéma atopique de nourrissons
issus de familles à risque. Dans un groupe de 134 mères
allaitantes, la moitié a reçu 1010 L. rhamnosus
par jour, un mois avant laccouchement puis 6 mois après
(mère ou bébé), et lautre moitié
un placebo. À deux ans, la fréquence de leczéma
atopique était de 23 % chez les enfants traités
contre 46 % dans le groupe placebo. Les mécanismes de cette
protection ne sont pas encore connus.
Aux environs de deux ans, la composition de la flore intestinale
de lenfant est proche de celle de ladulte. En même
temps, les pathologies décrites ci-dessus disparaissent
dans la majorité des cas.
Chez l'adulte, la démonstration des effets bénéfiques
des probiotiques est beaucoup plus difficile à faire. On
parle plus de "pistes à suivre" que de certitudes.
Les études difficiles, onéreuses, utilisant des
probiotiques différents, réalisées sur des
cohortes dindividus souvent non comparables, aboutissent
à des résultats parfois contradictoires.
Plusieurs études montrent un effet préventif notable
de lingestion de différents probiotiques envers les
diarrhées associées à la prise dantibiotiques.
Lintervention de limmunité nest pas certaine,
cette protection pouvant aussi sexpliquer par les effets
antagonistes des probiotiques envers les germes pathogènes
opportunistes.
Pour la diarrhée du voyageur, dont lorigine est multiple,
les tentatives de prévention par les probiotiques donnent
des résultats contradictoires. Dans le traitement des candidoses
vaginales, un effet bénéfique des probiotiques semble
exister, sans que lon en connaisse les mécanismes.
Des études chez lanimal montrent des effets préventif
et curatif de diverses souches de bifidobactéries envers
le cancer du colon mais la démonstration est encore floue
chez lhomme.
Cependant, un effet protecteur envers la récidive du cancer
superficiel de la vessie a été montré avec
la souche L. casei Shirota. Les mécanismes impliqueraient
un rôle inhibiteur des probiotiques sur la synthèse
de métabolites carcinogènes par la flore intestinale
résidente, lintervention dune stimulation de
cellules immunes NK (à activité antitumorale) restant
encore hypothétique. Enfin, dans le traitement de certaines
maladies inflammatoires du tube digestif où lon observe
une réponse immune anormalement dirigée contre les
bactéries de la flore intestinale, lingestion de
probiotiques a donné des résultats contradictoires.
Une récente étude encourageante, utilisant une association
de huit souches de bactéries lactiques, a conduit à
observer, dans le groupe traité, une augmentation de la
durée de rémission de la poussée inflammatoire.
Bien quil ne sagisse pas daction directe sur
le système immunitaire intestinal, plusieurs études
rapportent un effet de différentes souches de probiotiques
sur la stimulation de lactivité phagocytaire de populations
de cellules immunes circulantes qui participent à limmunité
dite "innée". Cette forme dimmunité
permet à lorganisme de se débarrasser très
rapidement des germes opportunistes avant lintervention
plus tardive des réponses immunes spécifiques de
limmunité "acquise" (anticorps, réponses
cellulaires).
De plus, les cellules phagocytaires jouent un rôle primordial
dans limmunité acquise : présentation de lantigène,
synthèse de molécules régulatrices des réponses
immunes, les cytokines.
Leur activité est donc très importante pour un bon
fonctionnement du système immunitaire.
Des
effets à long terme ?
Le
rôle des probiotiques dans la prévention à
long terme de pathologies chez lhomme nest pas connu.
De même chez le sujet sain, peu d'études ont été
publiées. Elles sont pourtant intéressantes. Dune
part elles ne décrivent parfois aucun effet, ce qui conforte
lidée que laction des probiotiques ne serait
que doptimiser les fonctions immunes lorsque cela na
pas été réalisé par la flore bactérienne
résidente, et non de les "surstimuler" inutilement.
Dautre part, elles ne sintéressent pas à
des pathologies mais aux cellules immunes concernées par
les effets probiotiques, permettant davoir accès
aux mécanismes en cause. Ainsi, la stimulation de la phagocytose,
de la synthèse de cytokines, des IgA sécrétoires,
de lactivité cytotoxique des cellules NK
, sont
autant déléments permettant de comprendre
comment les probiotiques peuvent exercer leurs pouvoirs immunomodulateurs.
Les études ne font que commencer chez les personnes âgées
chez qui lon constate souvent une modification de léquilibre
de la flore intestinale en même temps qu'un déclin
des fonctions immunes.
Conclusion
Beaucoup
de travaux sont encore nécessaires pour mieux comprendre
comment et dans quelles conditions les probiotiques peuvent agir,
en particulier pour le maintien de la santé chez lhomme
sain. Leurs effets seront d'autant plus efficaces que la microflore
intestinale, fragile ou perturbée, n'est pas, ou plus,
capable d'exercer pleinement son action stimulante sur le système
immunitaire. Dun point de vue fondamental, la connaissance
du rôle immunomodulateur des bactéries de la flore
intestinale résidente et des mécanismes impliqués
est indispensable pour mieux comprendre leffet des probiotiques.
Elle va de pair avec celle des propriétés immunomodulatrices
propres à chaque souche probiotique.
En effet, toutes les souches appartenant à un même
genre bactérien nont pas le même pouvoir immunomodulateur.
Il nest guère probable quune seule souche puisse
stimuler tous les aspects de la réponse immune ! Des applications
plus ciblées pourraient être alors envisagées,
en fonction de lâge, du traitement d'une pathologie
ou de sa prévention à long terme.
Marie-Christiane Moreau
INRA, Jouy-en-Josas
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Bibliographie
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- Fuller R. 1989. A review Probiotics in man and
animals. J Appl. Bacteriol., 66, 365-378.
-
Moreau M.C and Gaboriau-Routhiau V. Influence of
resident intestinal microflora on the development and functions
of the intestinalassociated lymphoid tissue, in Probiotics,
eds Fuller and
Perdigon, Kluwer academic publishers; vol 3, 69-114 and
in Microbiol. Ecology Health Dis. 2001. 13, 65-86.
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Kalliomaki M., Salminen S., Arvilommi H., Kero P., Koskinen
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Lancet, 357, 1076-1079.
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Marteau P.R. De Vrese M., Cellier C.J., and Schrezenmeir
J. 2001. Protection from gastrointestinal diseases with
the use of probiotics. Am. J. Clin. Nutr., 73 (Suppl) 430S-436S.
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