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PUBLICATIONS
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OBJECTIF NUTRITION N°66 (Novembre 2002) |



 Dossier
Le grignotage
Pr. Matty CH IVA
Université Paris X - Nanterre
Phénomène ancien, le grignotage
progresse dans les sociétés développées
en même temps que l'offre alimentaire
et les modifications des modes de vie.
Il n'aurait pas, selon les uns, de conséquences
particulières sur la santé, tant que les apports
énergétiques totaux restent dans les normes.
Pour d'autres, il serait parfois à l'origine d'une
déstructuration des prises alimentaires associée
à un déséquilibre nutritionnel. Quoi qu'il en soit,
les origines sociales, culturelles, voire personnelles,
du grignotage font qu'il est difficile pour le
"grignoteur" de le percevoir comme une prise
alimentaire à part entière, s'intégrant dans le bilan
énergétique quotidien. C'est son principal danger.
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Focus
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Dans les sociétés développées,
le terme de grignotage, dérivé
de la notion anglaise de
"snack", désigne une prise
alimentaire répétitive et de
courte durée, souvent entre
les repas ou s'y substituant.
On oppose ainsi les “repas”
institutionnalisés au “grignotage”,
par définition hors repas et
souvent hors contexte social.
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Objet d’un débat actuel sur la santé des populations, le grignotage concerne autant les
praticiens de la santé, les professionnels de la prévention
que l'industrie agroalimentaire et les consommateurs. Dès que
l’offre alimentaire se diversifie, le grignotage apparaît. Les données épidémiologiques concernant
l’impact du grignotage sur la santé restent rares et l’on
trouve actuellement bien plus d’opinions que de faits établis.
Le grignotage : phénomène nouveau ?
Les historiens, ethnologues et sociologues soulignent que le grignotage
a un long passé, remontant à la préhistoire.
Il diffère néanmoins selon les cultures. On trouve
ainsi, actuellement, des
sociétés où des habitudes
alimentaires excluent
totalement les repas fixes
et pris en commun (îles Tonga) et
d'autres où le grignotage coexiste
avec les repas structurés (l’alimentation
hors repas, à toute heure, est
nommée au Vietnam “an choi” soit
“manger pour s’amuser”). Il est particulièrement
répandu dans toute
l’Asie du Sud-Est, lorsque les conditions
le permettent. Le grignotage
se retrouve dans des civilisations
méditerranéennes, tels les tapas en
Espagne ou encore les mezzés au
Proche-Orient et en Afrique du
Nord : petites portions d’amusebouche
variés, en apéritif, séparés
temporellement du repas. Le grignotage
est aussi largement pratiqué
en Amérique du Nord.
Dans les sociétés développées, le
grignotage va de pair avec l’évolution
économique, la pléthore alimentaire,
la disponibilité continue
des aliments et l’abaissement de
leur coût. Il accompagne aussi les
modifications des modes de vie,
l’augmentation des prises alimentaires
hors foyer, ainsi qu’une modification
profonde des normes et
des valeurs culturelles, morales et
identitaires. Le grignotage n’est pas
un phénomène nouveau : c’est plutôt
le type d’aliments grignotés (très
agréables, à forte densité énergétique)
et leur facilité d’emploi qui
sont nouveaux. Enfin, le grignotage
peut refléter un mal-être, et devenir
d’autant plus culpabilisant que la
“préoccupation santé” liée à l’alimentation
va croissante et génère
des normes (souvent variables...)
| DE LA DIFFICULTÉ À DÉFINIR LE GRIGNOTAGE |
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Simple en apparence, la définition d'une prise alimentaire est une
tâche difficile. Les premiers critères chez l’homme sont le nombre,
le volume, les occasions spécifiques de prise alimentaire, la présence
ou non de partenaires sociaux, tous largement tributaires de
règles sociales et culturelles.
Une autre définition se fonde sur la prise énergétique : entre 50 et
90 kcal, sur un laps de temps d’au moins 15 minutes entre deux
prises et sur la nature des aliments ingérés. Pour certains auteurs,
une prise importante mais composée d’aliments considérés
comme des “snacks”, est aussi définie comme un grignotage.
La multiplicité des définitions et des critères (nombre, importance
et composition des prises, caractère socialisé ou non du contexte
de consommation…) ne permet pas une comparaison des études.
L’allégation selon laquelle le grignotage n'apporterait que des
“calories vides” est hautement discutable. On préfère aujourd'hui
prendre en compte les grignotages dans la balance globale des
prises alimentaires. En attendant un consensus méthodologique...
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Encadré 1
Combien de fois mange-t-on par jour ?
Dans notre société, le modèle des
trois repas journaliers est considéré
comme la règle. Mais comment
définir une prise alimentaire ou un
repas ? La tasse de café et le petit
gâteau, pris au bureau, font-ils partie
du petit déjeuner pris une
heure avant ? Sont-ils une prise alimentaire
séparée ? Surtout, sont-ils perçus par le mangeur comme telle ? Il n’existe pas, actuellement,
de définition univoque et acceptée
par tous.
Question complémentaire : comment
connaître le nombre exact de
prises alimentaires sur une période
donnée (journée, semaine…) ?
Les deux questions, liées, soulèvent
des problèmes méthodologiques
complexes. Qu’il s’agisse
du nombre de prises alimentaires,
de leur périodicité ou encore de
leur contenu, l’observation directe
est ardue. Aussi, en général, on a recours à des questionnaires ou
journaux de consommation (sur
24 ou 48 heures, sur sept jours…),
ou encore à des entretiens avec
des professionnels, utilisant des
méthodologies standardisées de
questionnement. Malgré les
efforts de standardisation, des
marges d’erreurs importantes
subsistent. Il serait cependant
scientifiquement incorrect d’appliquer
des corrections empiriques
systématiques aux déclarations
des sujets.
Malgré les difficultés méthodologiques
et d'interprétation, des
observations directes de consommations
alimentaires suivies d’entretiens
approfondis, ont été réalisées
par J.P. Poulain (1997) auprès
d’adultes dans le cadre de la restauration
collective en entreprise.
La majorité des sujets affirme faire
trois repas par jour, tout en
oubliant par exemple le fruit du
midi, mis de côté et consommé
plus tard, ou bien encore les
pauses café et gâteaux ou les
friandises prises à n'importe quelle
heure de la journée. Il apparaît
que 19 % environ de la population
ne fait effectivement que trois
repas par jour ; 41 % environ effectue
quatre à cinq prises alimentaires
journalières et 40 % environ,
six et plus (jusqu’à quinze par jour).
Il est intéressant de constater que lors des entretiens, les mêmes personnes,
en toute bonne foi, ne considèrent pas que ces consommations
entre les repas altèrent leur modèle des trois repas quotidiens.
Les prises intermédiaires, le grignotage, ne sont pas perçus comme des prises alimentaires.
| QUAND LE GRIGNOTAGE DEVIENT-IL PATHOLOGIQUE ? |
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Le grignotage en soi ne doit pas être considéré comme pathogène,
lorsqu’il ne se substitue pas aux prises régulières de repas et surtout
lorsqu’il n’est pas facteur d’augmentation excessive de prises alimentaires,
non pris en compte dans l'apport énergétique.
Toutefois, cette pratique doit alerter le praticien dans deux cas :
- Chez certains sujets, souvent jeunes et de sexe féminin, le grignotage
devient prédominant par rapport aux rythmes habituels de la
société. Il peut arriver ainsi que, progressivement ou brutalement,
le grignotage devienne le mode de prise alimentaire dominant
voire exclusif. Ces sujets se justifient par une pression temporelle,
une absence de disponibilité imposée par les conditions de vie
(travail, études, transports, etc.) faisant obstacle à des prises alimentaires
“traditionnelles”. Ils font également parfois référence à
des “conseils nutritionnels” (sans plus de précisions) qui leur
conviendraient mieux.
L’absence de critique du mangeur face à cette conduite, qui n’est
jugée par l’intéressé ni marginale, ni culpabilisante par rapport aux
normes sociales, doit retenir l’attention, car elle peut entraîner une
véritable déstructuration des prises alimentaires associée à un
déséquilibre nutritionnel.
- D'autres utilisent le terme de “grignotage” pour désigner une véritable
prise alimentaire compulsive, relevant pratiquement d’un
trouble du comportement alimentaire. Dans ces conditions, le
terme est un euphémisme, minorant l'anarchie alimentaire et la rendant
plus acceptable aux yeux de l’entourage…. et des intéressés !
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Encadré 2
Combien de repas faut-il faire par jour ?
Dans l’étude de J.P. Poulain, 52 %
des personnes interrogées considèrent
que manger entre les repas
est “vraiment mauvais” et 81 % que
le grignotage peut être “source de
problèmes” pour la santé.
En 1997, un colloque interdisciplinaire
a montré que le modèle
culturel de trois repas par jour ne
correspond à aucun déterminisme
biologique, chronobiologique ou
physiologique.
Rien n’indique par ailleurs qu’il
existerait une “sagesse du corps”
qui permettrait de définir quand
manger et combien. La fréquence,
la structure des repas, leur périodicité
et horaires, sont bien plus
déterminés par des conventions
culturelles, qui peuvent varier dans
le temps et dans l’espace : ainsi les
habitudes en Espagne sont très différentes
de celles des pays de langue anglaise ou de la
Scandinavie.
Des considérations morales ou
sociales déterminent bien plus l'attitude
à l’égard des grignotages qu'une
réalité scientifiquement vérifiée. De
plus, des exceptions et des tolérances
existent : on considère ainsi généralement
que les jeunes enfants, comme
les seniors, doivent avoir une plus
grande fréquence de prises alimentaires.
Ces croyances ne reposent sur
aucune démonstration scientifique.
Dans les pays développés, la multiplication des prises alimentaires hors
repas est perçue comme une désocialisation
des individus, une rupture
des cadres sociaux et identitaires,
symbolisés par les repas en commun.
Grignoter est dès lors perçu comme
un acte égoïste et individualiste,
transgressant le tissu social et ses conventions.
Finalement, aucune donnée actuelle,
en dehors des règles culturelles et
sociales, ne permet de préconiser un
nombre spécifique de prises alimentaires
par jour.
| GRIGNOTAGE ET PRISE DE POIDS |
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Dr. Brigitte Boucher (Médecin nutritionniste, Paris)
La prise de poids est due à une positivation prolongée du bilan énergétique.
Deux facteurs de prise de poids ont été clairement mis en
évidence : d’une part la sédentarité, et d’autre part l’augmentation des
prises alimentaires lorsqu’elle s’accompagne d’une augmentation des
apports énergétiques.
En clinique, on observe fréquemment un apport énergétique excédentaire
très souvent lié à des grignotages interprandiaux. Ceci est
particulièrement vrai chez les enfants de plus en plus sollicités par une
offre alimentaire multiple et ludique : ces aliments “désirables”, de par
leur composition essentiellement glucido-lipidique, ont souvent une
densité énergétique forte.
Il en est de même de la mère de famille qui “picore” en préparant le
dîner, qui finit l’assiette de ses enfants, ou de ceux qui avalent tout ce
qui peut être proposé à l’apéritif, ou qui grignotent après le dîner en
regardant la télévision… Banalisation de ces attitudes, que ces petits
grignotages sociaux, qui très vite font monter le nombre de calories,
et dont la répétition fait le lit du surpoids puis de l’obésité.
À l’heure où l’obésité augmente de façon considérable en France, il
est utile de rappeler l’importance de prises alimentaires structurées et
identifiées comme telles. Apprendre à reconnaître la faim et la satiété,
à décoder l’envie largement sollicitée dans notre mode de vie, voilà
un projet d’éducation qui pourrait être très bénéfique : plutôt que d’interdire
les grignotages incontrôlables, il vaut mieux mettre en place
une collation ou un goûter qui sera intégré dans le bilan énergétique.
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Encadré 3
Prises alimentaires multiples et santé
La prise répétée, hors repas, de certains aliments a indiscutablement
un effet délétère au niveau
de l’hygiène buccale et de la
cariogenèse. Toute prise alimentaire
abaisse le pH oral qui, en dessous
de 5,5, favorise les effets
nocifs de la flore et de la plaque
dentaire sur l’émail des dents. La fragilisation
de l’émail et la diminution
du pH oral varient selon la nature
des aliments consommés : les plus
cariogènes sont les aliments
“collants”, sucrés et/ou gras.
De nombreuses allégations
concernent les prises alimentaires
multiples et leurs conséquences
sur la santé : certains pensent
qu’un nombre élevé de prises alimentaires
mènerait à l’obésité.
D’autres avancent l’idée que l’augmentation
du nombre de prises
alimentaires permettrait un
meilleur contrôle du poids, en
augmentant les dépenses énergétiques
et en diminuant la formation
de la masse grasse. Il n’existe
actuellement aucun consensus
scientifique sur ce point, d’autant
que les comparaisons doivent se
faire à apport calorique égal.
Enfin, les prises alimentaires multiples
et, en particulier, le grignotage sont souvent tenus pour responsables
d’une augmentation
sensible des apports
énergétiques. Ce reproche est
en partie justifié lorsque le grignotage
implique la consommation
répétée de boissons
sucrées, dont les calories
“liquides” sont mal prises en
compte par l’organisme et
dans les mécanismes de satiété
; c’est aussi le cas lorsque le
grignotage implique la
consommation d’aliments à
forte densité calorique que le
consommateur n’intègre pas
dans le bilan implicite de sa prise alimentaire (encadré 3).
Conclusion
Les prises alimentaires hors repas
semblent d’autant mieux vécues
que la société ne moralise pas sur
ce sujet. On ne sait pas quel est le
nombre de repas “idéal” pour
l’organisme humain. Une seule
certitude : tout ce que l'on mange
s’intègre, consciemment ou non,
dans le bilan énergétique quotidien.
Le risque inhérent au grignotage
est donc avant tout lié à sa nonperception
en tant qu'apport alimentaire.
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Bibliographie
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- Chiva M. Le mangeur et le mangé : la subtile relation d’une complexité fondamentale, in Giachetti I. (ed.), Identités des mangeurs, images des aliments ;1996 ; Polytechnica, Paris, pp 11-30
- Periodicity of Eating and Human Health, British Journal of Nutrition ;1997 ; 77, supplement n°1
- Poulain J.P ; Sociologies de l’alimentation ; 2002, PUF, Paris
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