L'intestin : un prodige d’adaptation et de coopération
Pr. Daniel RIGAUD
CHU Le Bocage, Dijon
Interface
entre le milieu extérieur et lorganisme proprement
dit, l'intestin remplit deux missions opposées : laisser
passer les nutriments et repousser les toxiques. La flore intestinale
est fort utile pour compléter la digestion de certains nutriments
et renforcer lefficacité du système de défense
intestinal spécifique et non spécifique.
La flore et le système immunitaire intestinal entretiennent
entre eux des interactions dont la résultante est un équilibre
subtil entre infection et hypersensibilité digestives, véritable
prodige de coopération et dadaptation.
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Focus
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Probiotiques
:
micro-organismes vivants qui, ingérés en quantité
suffisante, ont des effets bénéfiques sur
la santé, au delà des effets nutritionnels
traditionnels.
Prébiotiques :
substances alimentaires, généralement non
digestibles, dont la présence dans la lumière
intestinale stimule la croissance sélective dune
flore considérée comme bénéfique.
Synbiotique :
solution possédant à la fois un effet pré
et pro-biotique.
Xénobiotique :
substance étrangère à lorganisme.
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À linterface entre le milieu extérieur
et lorganisme proprement
dit, l'intestin est une frontière à lintérieur
du corps. Il remplit, de ce fait, deux missions opposées
: laisser passer les nutriments et repousser ce qui est toxique.
Chaque
jour, des milliards de molécules passent au travers de
la muqueuse intestinale. Certaines proviennent de lextérieur
(500 g de nutriments par jour). D'autres émanent des sécrétions
exocrines digestives que lintestin récupère.
Il sagit surtout de protéines, de quelques lipides
et de sels minéraux. Certaines enfin sont exsudées
au travers de lépithélium intestinal : protéines
et sels minéraux plasmatiques notamment.
Pour repousser ce qui est toxique, reconnaître les substances
potentiellement nocives et barrer le passage aux polluants comme
métaux lourds, toxines bactériennes, bactéries
pathogènes et virus
lintestin, au fil des millénaires,
a bâti un système fonctionnel complexe s'appuyant
sur un chaînon clé : la flore intestinale.
La flore intestinale
La
flore est dérivée de l'alimentation. La nourriture
et la salive ingérées ne sont pas stériles.
Certains aliments contiennent même des micro-organismes
vivants. Chaque jour, des milliers de bactéries de familles
très diverses pénètrent dans lintestin.
Celui-ci doit donc se défendre et protéger lorganisme
de linvasion. La sécrétion acide gastrique
détruit la plupart des bactéries et toxines qui
ont pénétré. La prolifération bactérienne
est ensuite freinée par les sels biliaires et les enzymes
protéolytiques pancréatiques.
La densité de la flore intestinale augmente damont
vers laval : peu nombreuses à la sortie de lestomac,
les populations de bactéries et de levures augmentent considérablement
dans liléon et le colon. La densité des populations
est maximale dans le colon transverse et gauche (109 à
1011 bactéries/ml).
Le type de micro-organismes présents au sein de la lumière
intestinale et au contact de la muqueuse évolue principalement
en fonction du site et de l'alimentation. Plus on séloigne
de la bouche et plus loxygène manque : les micro-organismes
fonctionnent alors plutôt en anaérobiose. Plus lalimentation
est riche en glucides complexes, peu ou pas digestibles par les
amylases salivaires et pancréatiques, plus la flore glucido-consommatrice
se développe. Ainsi, des nouveau-nés nourris au
sein nont pas la même flore que ceux nourris par une
préparation lactée maternisée ; et chez l'adulte,
une alimentation riche en fibres favorise la prolifération
de certaines populations.
Il existe deux types de flores : la flore endogène résidente,
dominante et sous-dominante, et la flore de passage qui transite
seulement par le tube digestif.
Le colon contient de 300 à 400 espèces microbiennes
différentes. Dix à vingt dentre elles cohabitent
au sein de la lumière colique chez ladulte à
des concentrations élevées (109 à 1011 bactéries/ml)
. Cest la flore dominante.
La flore endogène sous-dominante (106 à 108 bactéries/ml)
est constituée de bactéries dont certaines sont
pathogènes (diarrhée aiguë) lorsquelles
se multiplient dans des situations pathologiques. Les bactéries
de la flore de passage (104 à 106 bactéries/ml)
ne simplantent pas. Potentiellement pathogènes, les
germes qui la composent (Citrobacter, Klebsiella, Proteus, Pseudomonas,
Staphylocoques) sont empêchés dexprimer cette
toxicité du fait de la présence de la flore dominante.
| SCHÉMA
D'UNE PLAQUE DE PEYER
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Schéma
1 - D'après Danone newsletter n°9
La muqueuse intestinale
Elle
se caractérise par un grand nombre de cellules et un renouvellement
rapide. Lintestin grêle est organisé anatomiquement
pour multiplier la surface utile : ainsi la muqueuse a une superficie
de 250 m2 et compte près de 300 millions dentérocytes
qui sont entièrement renouvelés en quatre à
six jours chez lhomme.
La muqueuse comporte, côté lumière, une couche
dentérocytes (ou de colocytes) et quelques cellules
à mucus. En dessous, un milieu interstitiel hydrique parsemé
de vaisseaux et de cellules immunitaires
(infiltrat inflammatoire). La musculaire muqueuse,
entre muqueuse et sous-muqueuse, permet le plissement de la muqueuse.
Le système de défense intestinal
Le
système immunitaire, appelé GALT (pour Gut
Associated Lymphoid Tissue), est organisé en citadelles
et en milices de patrouille. Lintestin est lun des
organes les plus riches en cellules lymphocytaires. De place en
place, on trouve des citadelles : les follicules lymphoïdes
et les plaques de Peyer, contenant, bien séparés,
des lymphocytes T et B. Là où siègent ces
plaques, la muqueuse est amincie (cf. schéma
1). Tout se passe comme si lintestin privilégiait
lentrée passive de ces substances, pour pouvoir mieux
les connaître et en rendre compte. Partant ou arrivant à
ces plaques de Peyer, des lymphocytes (surtout les T) parcourent
la muqueuse (lamina propria) puis rejoignent les ganglions
lymphatiques mésentériques et la circulation générale.
Ils reviendront ensuite, matures, au tube digestif : ils ont alors
la mémoire des antigènes qui se sont fixés
à leurs récepteurs, des capacités de prolifération
et de sécrétion de cytokines et dIgA sécrétoires.
Ces navettes ont pour but de mettre en phase les deux systèmes,
général et intestinal.
Les lymphocytes B intestinaux fabriquent une IgA particulière,
lIgA sécrétoire. Cette IgAs a un rôle
clé dans la lutte contre les bactéries et levures
invasives tout autant que dans la tolérance immunitaire
visà-vis de la flore dominante.
Lintestin possède aussi des défenses non spécifiques
: le flux intestinal (30 min pour parcourir les 4 m de lintestin
grêle) ; le mucus de surface ; la desquamation entérocytaire
(60 millions par jour) ; les polynucléaires
La flore intestinale
Elle
a dinnombrables fonctions (Tableau 1). Trois sont majeures
: la flore participe aux phénomènes de digestion-absorption
des nutriments ; elle collabore aux processus de défense
contre linvasion microbienne : cest leffet de
barrière, exercé par certains microorganismes, dont
les probiotiques (encadré 1). Enfin, la flore élabore
des produits dérivés qui ont un rôle métabolique
bénéfique (acides gras volatils et métabolisme
du cholestérol ; acide folique).
La muqueuse intestinale
Elle
offre de remarquables capacités de digestion-absorption,
mais aussi dadaptation grâce à son renouvellement
ultrarapide. Au sommet des villosités se fait toute labsorption
active (transports actifs énergie (ATP-dépendants)
; à la base, labsorption passive, notamment
celle des grosses molécules (anticorps, grosses protéines
antigéniques).
Cest là que sont installées les plaques de
Peyer.
Deux systèmes laissent passer de grosses molécules
et renseignent ainsi le système immunitaire : le transfert
protégé de molécules via les entérocytes
et le transfert des molécules entre deux entérocytes.
Le système immunitaire
La
flore, chez le nouveau-né, donne le signal du développement
et de la maturation du système immunitaire.
Son fonctionnement optimal se situe entre infections et allergies.
Insuffisant, il ne soppose pas assez efficacement à
la pénétration des micro-organismes et de leurs
toxines; excessif, il induit des réactions dhypersensibilité
: soit réactions allergiques (allergies digestives), soit
intolérances digestives (maladie cliaque), soit emballement
du système immunitaire (maladie de Crohn, entérocolites
auto-immunes, colites collagènes et colites microscopiques,
entérite à éosinophiles).
COMMENT
LA FLORE DOMINANTE SOPPOSE
À LIMPLANTATION DE BACTÉRIES EN
TRANSIT
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sécrétion
des bactériocines (substances antibiotiques
bloquant la
croissance des bactéries ou les détruisant), |
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production
dacides gras volatils (qui inhibent la croissance
cellulaire)
et/ou occupation des récepteurs daccroche
qui permettent à une
bactérie dadhérer à la muqueuse, |
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inhibition
de la production ou des effets de toxines bactériennes. |
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Encadré
1
LES
DIFFÉRENTS RÔLES ET EFFETS
DE LA FLORE INTESTINALE
| FONCTIONS
ET EFFETS |
SITE
PRÉFÉRENTIEL |
Modification
du contenu
- Alcalinisation du contenu luminal
- Abaissement du potentiel doxydo-réduction |
Grêle,
colon
Colon |
Modification
des fonctions coliques
- Augmentation de labsorption hydro-sodée
- Stimulation de la motricité intestinale |
Colon
droit |
Digestion
- absorption des nutriments
- Hydrolyse des amidons complexes
et des fibres alimentaires
- Hydrolyse des protéines peu digestibles
- Hydrolyse des lipides |
Colon
droit et
transverse
Colon gauche
Colon gauche |
Production
- Acides gras volatils : ac. acétique,
butyrique, propionique
- Gaz : CO2, H2, méthane, ammoniaque
- Acide folique et vitamine K |
Colon
droit
Colon droit et gauche
Grêle et colon droit |
Transformations
- Déconjugaison des sels biliaires
- Déshydroxylation des sels biliaires |
Grêle
et colon droit
Grêle et colon droit |
Actions
sur les xénobiotiques
Glycosides cardiotoniques, imipramides,
certains antibiotiques |
Colon |
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Tableau
1
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Un
équilibre à préserver et optimiser |
Les
exemples ne manquent pas, qui prouvent lintérêt
et parfois la fragilité de cet ensemble fonctionnel flore-muqueuse-système
immunitaire. Il est possible de moduler la flore pour optimiser
le système de défense.
Un nourrisson allaité 6 mois par le lait de mère
sera moins sujet aux allergies (digestive et extra-digestive)
pendant son allaitement et durant les 2 ou 3 ans qui suivent quun
nourrisson allaité artificiellement.
Ceci pourrait être lié au fait que lexposition
répétée à un environnement bactérien
donné influence la flore et donc le système immunitaire
: les phénomènes allergiques sont ainsi moins fréquents
les 2 à 3 premières années.
Un
traitement antibiotique, sil altère profondément
la flore dominante, peut aboutir à la prolifération
dune souche de la flore sous-dominante (Pseudomonas,
Klebsiella oxytoca
), ou bien à une infection
digestive grave (salmonellose, E Coli entéropathogène),
à une candidose, à la mutation de certaines souches
(Clostridium difficile sécréteur de toxines,
responsable de rectocolite pseudo-membraneuse).
La diarrhée des antibiotiques banale, bénigne, nest
en général pas liée à la prolifération
de souches pathogènes, mais aux modifications métaboliques
en rapport avec laltération de la flore dominante.
Par exemple, la réduction notable de la digestion des glucides
complexes par la flore aboutit à la persistance dans la
lumière de glucides osmotiques, qui induisent une diarrhée
par hypersécrétion hydroélectrolytique.
Ladministration dune forte population de certaines
souches bactériennes (Bifidobacteria, Lactobacillus),
qui pourtant ne sont quen transit, soppose aux effets
nocifs des antibiotiques (à large spectre notamment). Ces
probiotiques peuvent agir directement ou sappuyer sur laction
de substances, les prébiotiques, quils transforment.
Leffet des probiotiques serait particulièrement utile
dans certaines populations à fort risque dinfections
intestinales, comme lenfant et le sujet âgé.
Cependant, ce qui est vrai pour une souche de probiotique ne lest
pas obligatoirement pour une autre : les résultats dune
étude prouvant un effet bénéfique de telle
souche de lactobacille dun yaourt donné ne sont pas
extrapolables. Il y a enfin, comme toujours en nutrition, un effet
dose : ce qui est vrai pour tel lactobacille à telle
dose ne le sera pas pour une dose moitié moindre, ou pour
un autre lactobacille. Lidée selon laquelle un
peu cest toujours mieux que rien nest pas une
idée juste en science.
Enfin, ce qui est prouvé dans certaines sous-populations
nest pas toujours applicable à dautres. Les
perturbations de la flore et lintérêt des probiotiques
sinscrivent surtout au sein de populations à risque
: enfant, sujet âgé ou fragilisé.
Pr.
Daniel RIGAUD
CHU Le Bocage, Dijon
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Bibliographie
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Hagiage
Muriel.
La flore intestinale.
De léquilibre au déséquilibre.
Ed. Vigot (Paris)
1994 : 120 p.
Corthier
G, Raibaud P.
Écologie intestinale et flore.
In Les diarrhées aiguës infectieuses,
ed. Rambaud JC, Rampal P.
In Progrès en hépato-gastroentérologie
;
Doin Ed
1993 : 1-8.
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