Dossier
Prévention nutritionnelle
de l'ostéoporose
Dr Marie-Claude Bertière
Hôpital Bichat , AP-HP, Paris
La fréquence des fractures liées
à l’ostéoporose, leur retentissement
humain, social et financier, en font
un problème de santé publique majeur
justifiant la mise en place de stratégies
de prévention.
Les mesures nutritionnelles - essentiellement
apports de calcium, vitamine D et protéines -
sont déterminantes dans cette prévention.
L’idéal est de s’en préoccuper le plus tôt possible,
même s’il s’agit d’une pathologie du sujet âgé.
Car il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour faire
de la prévention.
Focus
|
|
Définition
- L’ostéoporose se caractérise
par une diminution de
la masse osseuse et une
détérioration de la microarchitecture
trabéculaire
osseuse, conduisant
à une fragilité osseuse.
- L’OMS propose une
définition densitométrique
de la maladie : diminution
de 2,5 déviations standard
de la densité minérale
osseuse (DMO) par rapport
à la valeur moyenne d’une
population jeune normale
(T-score). Cette définition
ne prend pas en compte
les altérations qualitatives
de l’os et le seuil de DMO
ne doit pas être considéré
comme un seuil d’intervention
systématique. |
L’ostéoporose est responsable
chaque année en France de
35 000 fractures de Pouteau-
Colles, 40 à 50 000 fractures de
l’extrémité supérieure du fémur
et 50 000 nouveaux tassements
vertébraux spontanés. Plus des
trois quarts de ces fractures surviennent
chez la femme
: quatre femmes
ménopausées sur dix
auront au moins une
fracture ostéoporotique
au cours de leur vie. Du
fait de l’allongement de
la durée de vie, ces chiffres
devraient considérablement
augmenter
dans l’avenir. Un grand
nombre de facteurs
augmentent le risque
d’ostéoporose : certains
ne peuvent être maîtrisés
; d’autres, en revanche,
peuvent faire l’objet
d’une intervention
thérapeutique ou préventive
(encadré 1).
| PRINCIPAUX FACTEURS DE RISQUE D’OSTÉOPOROSE |
|
Prévention possible :
• Endocriniens : ménopause précoce, hypogonadisme, hypercorticisme et corticothérapie prolongée
• Nutritionnels
: dénutrition, anorexie mentale, apports calciques et protéiques faibles, excès d’alcool
• Environnementaux
: sédentarité, immobilisation, tabac
Sans prévention possible :
• Vieillissement
• Génétiques : sexe féminin, race blanche et race jaune, antécédents
familiaux
• Anthropométriques
: petite taille, maigreur |
Encadré 1
Stratégies de prévention
Deux objectifs guident la prévention,
qui prennent en compte
l’évolution de la masse osseuse au
cours de la vie (encadré 2) :
- Optimiser le gain de masse osseuse
pendant la croissance : selon
des études épidémiologiques, une
augmentation de 10% du pic de
masse osseuse réduit de 50% le
risque ultérieur de fracture ostéoporotique.
Deux essais d’intervention
nutritionnelle récents démontrent
qu’il est possible chez l’enfant
et l’adolescent de déplacer la
trajectoire du développement
osseux, et surtout que cet effet
se maintient plusieurs années
après l’arrêt de l’intervention.
- Maintenir la masse osseuse puis
en limiter la perte : même si cette
perte est un phénomène normal
lié au vieillissement, l’ostéoporose
provient d’une balance osseuse
exagérément négative dont la
fracture est une complication.
La prévention de l'ostéoporose
repose essentiellement sur le traitement
hormonal substitutif chez
la femme ménopausée, la pratique
d’une activité physique régulière et
des mesures nutritionnelles.
| LE CYCLE DU SQUELETTE |
|
L’os est un tissu vivant soumis à un remodelage permanent fait d’activités
de résorption et de formation. La résultante entre les quantités d’os
résorbé et formé détermine les trois phases du cycle de vie de l’os.
- phase d’acquisition du pic de masse osseuse, chez l’enfant et l’adolescent
;
- phase de stabilité : dans les conditions normales, la masse osseuse reste relativement stable jusqu’à la
ménopause chez la femme, et jusque vers 70 ans chez l’homme ;
- phase de perte :
- perte rapide dans les cinq premières années qui suivent la ménopause,
due à la privation œstrogénique.
- perte plus lente ensuite, accentuée à partir de 70 ans et chez les
deux sexes par un hyperparathyroïdisme favorisé par des altérations
du métabolisme calcique.
On estime qu’à 80 ans, la perte osseuse globale atteint 30 à 40% chez
la femme et 15 à 20% chez l’homme. |
Encadré 2 Prévention nutritionnelle
Il est consensuellement admis que
les principaux nutriments intervenant
dans la prévention nutritionnelle
sont le calcium, la vitamine D et les protéines, indispensables au
métabolisme osseux.
• Le calcium
L’homéostasie du calcium a pour
finalité de maintenir constante la
calcémie. L’os contient près de 99%
du calcium corporel, soit 1000 à
1200 grammes chez l’adulte. Il fait
fonction de réservoir de calcium.
En cas de carence calcique, la stabilité
de la calcémie est assurée au
détriment du pool osseux. C’est
dire l’importance de la constitution
d’une masse osseuse optimale et
d’apports calciques adéquats tout
au long de la vie.
Chez l’enfant et l’adolescent, plusieurs
essais d’intervention nutritionnelle
utilisant du phosphate de
calcium ou du lait montrent qu’une
optimisation des apports calciques
favorise le gain de masse osseuse.
La période la plus favorable pourrait
se situer avant le début de la
maturation pubertaire. Des études
rétrospectives suggèrent que la
densité minérale osseuse à l’âge
adulte est corrélée aux apports calciques
pendant l’enfance.
Dans les années qui suivent la
ménopause, le calcium ne peut
évidemment compenser le déficit
œstrogénique. En revanche, il potentialise l’effet de la substitution hormonale
: la masse osseuse est mieux
protégée si le traitement est associé à une alimentation riche en calcium.
Plus tard dans la vie, le calcium
freine la perte osseuse, d’autant
plus que les apports spontanés
sont bas. Associé à la vitamine D,
il réduit significativement le risque
de fracture.
Dans les faits, les enquêtes alimentaires
mettent en évidence des
apports calciques très insuffisants,
particulièrement chez les femmes :
50% des adolescentes et 75% des
plus de 50 ans consomment moins
des deux tiers des apports nutritionnels
conseillés (tableau 1), seuil
considéré comme "critique".
| Tranches d’âge |
Calcium |
Vitamine D |
| (mg/j) |
(µg/j) |
(U.I/j) |
| 1-3 ans |
500 |
10 |
400 |
4-6 ans
|
700 |
5 |
200 |
7-9 ans
|
900 |
5 |
200 |
| 10-18 ans |
1200 |
5 |
200 |
| Adulte |
900 |
5 |
200 |
| Femme enceinte et qui allaite |
1000 |
10 |
400 |
| Femme > 55 ans |
1200 |
5 |
200 |
| Homme > 65 ans |
1200 |
5 |
200 |
| Sujet âgé > 75 ans |
1200 |
10-15 |
400-600 |
|
Tableau 1 En pratique, les produits laitiers se
révèlent les aliments les plus riches
en calcium, sous une forme particulièrement
biodisponible ; on trouve
300 mg de calcium dans 1/4 litre
de lait (entier, demi-écrémé ou écrémé)
ou deux yaourts, ou encore
dans 30 g d’emmental, 40 g de
fromage type Cantal ou 300 g de
fromage blanc. Il est donc recommandé
de consommer quotidiennement
trois ou quatre produits
laitiers. Les fruits et légumes, les
céréales et les eaux de boisson
complètent les apports. • La vitamine D
La vitamine D conditionne en grande
partie l’absorption intestinale du
calcium. Elle est d'origine alimentaire
(dans les huiles de foie de
poissons, les poissons gras, le jaune
d’œuf, le beurre, le foie et les produits
laitiers non écrémés) et surtout
cutanée, sous l’influence des
rayons ultra violets. L’insuffisance en
vitamine D est relativement fréquente,
même chez le sujet jeune.
Ainsi dans une enquête menée sur
des adolescents de la région parisienne,
24% présentaient des taux
sériques bas de 25OH-vitamine D
à la fin de l’hiver. Des études
menées en Europe chez les adultes
montrent qu’en moyenne 36% des
hommes et 47% des femmes sont
carencés en vitamine D, le pourcentage
atteignant 60% chez les
plus de 75 ans et 90% en institution.
Les essais d’intervention ont
démontré les effets positifs de l’association
calcium-vitamine D sur la
masse osseuse et l’incidence des
fractures, même chez des sujets
très âgés. L’enrichissement en vitamine
D du lait et des produits laitiers
frais de consommation courante,
autorisé en France depuis un
an, devrait contribuer à un meilleur
statut de la population française. Une amélioration des taux sériques
de vitamine D, bien que modeste,
a été constatée dans les pays (USA,
Canada) où cette mesure est appliquée
depuis quelques années.
Chez le vieillard, l’exposition solaire
et les apports nutritionnels généralement
insuffisants, justifient la supplémentation
médicamenteuse.
• Les protéines
L’insuffisance d’apport protéique a
un effet négatif sur le statut osseux.
En période de croissance, elle
contribue à la déminéralisation,
comme dans le cas des jeunes
filles atteintes d’anorexie mentale.
Dans la population vieillissante, c’est
un facteur de risque de fracture :
l’insuffisance d’apport protéique accélère la perte osseuse et majore
la sarcopénie (fonte musculaire),
qui elle-même favorise les chutes.
La normalisation des apports protéiques
chez des sujets atteints de
fracture de l’extrémité supérieure
du fémur limite la perte osseuse
controlatérale et améliore les
performances musculaires. Les protéines
agissent notamment en
stimulant la synthèse hépatique
d’un facteur de croissance, l’IGF1.
À l’inverse, on considère généralement
que l’excès de protéines
entraîne une fuite urinaire de calcium,
par le biais d’une acidose. En
fait, les études récentes montrent
que les protéines n’ont pas d’effet
délétère lorsque les apports calciques
sont adéquats.
En pratique, le risque de déficit protéique
concerne essentiellement
les personnes âgées, qu’il faut encourager à consommer des protéines
de bonne qualité nutritionnelle
: de la viande, du poisson ou
des œufs au moins une fois par
jour, et un produit laitier à chaque
repas. Les protéines d’origine végétale
fournissent le complément. En
cas de "petit appétit", on peut augmenter
la densité nutritionnelle de
l’alimentation sans modifier les
volumes, en incorporant, par exemple,
du lait en poudre au café ou au
chocolat au lait, et aux purées et
entremets ; en ajoutant du fromage
râpé et de l’œuf dans les soupes et
gratins ou en adjoignant du blanc
d’œuf monté en neige aux mousses
de légumes ou de fruits.
• Les autres nutriments
L’alcoolisme chronique est un facteur
de risque d’ostéoporose du fait
de la toxicité de l’alcool sur les cellules
ostéoformatrices et de la malnutrition.
C'est aussi un facteur de
risque de fracture du fait de la propension
aux chutes.
L’excès de sodium peut négativer la
balance calcique en augmentant la
calciurie, mais le bénéfice de la restriction
sodée n’est pas démontré.
Par ailleurs certaines études épidémiologiques
suggèrent que la vitamine
K, la vitamine C ou les phytoœstrogènes
(contenus dans certains végétaux comme le soja) pourraient
avoir un effet protecteur
sur l’os. Le peu de données
disponibles et surtout l’absence
d’essais d’intervention ne permettent
pas d’en tirer de
recommandations. Conclusion
On a longtemps considéré que
la seule mesure efficace pour
lutter contre l’ostéoporose et
ses complications était le traitement
hormonal substitutif.
Sans remettre en cause son
intérêt, cette vision s’est transformée
de façon radicale au
cours des dix dernières années,
grâce au grand nombre d’études
montrant que certains facteurs
environnementaux, dont
la nutrition, peuvent influencer
l’évolution du capital osseux
tout au long de la vie.
Dr Marie-Claude Bertière
Hôpital Bichat, AP-HP Paris
Bibliographie
- AFSSA-CNERNA-CNRS
Apports conseillés pour
la population française,
3ème édition ; Tec et Doc,
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Chevalley T.,
Bertière M.-C., Rizzoli R.
Nutrients and
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