Dossier
Conseils alimentaires pour le nourrisson et le jeune enfant
Pr. Patrick Tounian
Hôpital Armand-Trousseau, Paris
En pédiatrie, les prescriptions de loin les
plus fréquentes sont de toute évidence
celles destinées à l’alimentation.
C’est aussi probablement dans ce
domaine que l’on relève un grand nombre de
pratiques, prescrites ou non par le médecin traitant,
qui ne sont pas conformes aux recommandations
reconnues : utilisation inadéquate des laits hypoallergéniques,
diversification de l'alimentation trop
précoce, utilisation erronée de lait de vache demiécrémé,
excès d'apports protéiques, insuffisance
d'apports en calcium, supplémentation excessive en
vitamine D ou en fluor...
Focus
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L’âge de la diversification de l’alimentation était, dans les
années 80, de deux-trois mois.
Une dizaine d’années plus tard, il a été repoussé vers
trois-quatre mois, et aujourd'hui à quatre mois révolus au moins et au mieux six. |
Bien utiliser les laits hypoallergeniques (H.A.)
Les laits H.A. se caractérisent par
l’hydrolyse partielle de leurs protéines
dans le but de réduire, sans
l’annuler, leur pouvoir allergisant.
Ils sont différents des hydrolysats
poussés de protéines du lait de
vache, pratiquement dépourvus
de pouvoir allergisant.
Un lait H.A. peut être
prescrit pour prévenir des
manifestations allergiques
chez les nourrissons ayant
un terrain atopique familial,
lorsque l’allaitement,
la meilleure attitude préventive,
n’est pas ou plus
souhaité par la mère.
L'erreur la plus fréquente avec les
laits H.A. est incontestablement
leur prescription systématique en
complément d’un allaitement
maternel. En dehors de l’existence
d’un terrain atopique familial, il est
effectivement inutile de prescrire
ces laits en cas d’allaitement
mixte. Une seconde erreur consiste
à les prescrire en cas de suspicion
d’allergie aux protéines du
lait de vache, attitude dangereuse
car les laits H.A. peuvent provoquer
des réactions anaphylactiques
sévères si l’allergie est effective.
Seuls les hydrolysats poussés de protéines du lait de vache doivent
être utilisés lorsqu’une allergie à ces protéines est suspectée.
Repousser la diversification de l’alimentation
Une diversification trop précoce
augmente le risque d’apparition
ultérieure de manifestations allergiques.
Plusieurs travaux prospectifs
montrent que l’introduction d’aliments
autres que le lait avant l’âge
de quatre mois multiplie d’un facteur
de deux à quatre le risque
d’eczéma ou d’allergie alimentaire
dans les mois qui suivent. Ce risque
est d’autant plus important que
l’enfant est issu d’une famille atopique.
Dans ce cas, outre repousser
à six mois l’âge de la diversification,
il faut également retarder
au-delà de l’âge d’un an l’introduction
des aliments réputés comme
étant les plus allergéniques (œuf,
kiwi, céleri, noix, noisettes, arachide,
poissons, fruits de mer).
Une diversification trop précoce
expose aussi à des risques de carences
nutritionnelles. L’introduction de
nouveaux aliments entraîne inexorablement
une réduction de la
consommation de lait infantile et
donc des nutriments qu’il contient.
Lorsque les aliments introduits ne permettent pas de compenser les
déficits ainsi générés, ce qui est
habituellement le cas, une carence
peut apparaître, en calcium, en
acides gras essentiels et en fer.
Les régimes lacto-farineux prolongés
autrefois décrits comme étiologie
fréquente des carences martiales
préviennent au contraire maintenant
ce risque, à condition d’utiliser
un lait infantile et non du lait de
vache natif très pauvre en fer assimilable.
Préférer le lait de vache entier au demi-écréme
L’utilisation de laits infantiles, 1er
puis 2e âge, est fortement recommandée
jusqu’à un an, et les laits
de croissance sont souhaitables
jusqu’à deux-trois ans. Il arrive
cependant que, pour des raisons
principalement financières, les
parents souhaitent remplacer ces
laits industriels par du lait de
vache natif, notamment après
l’âge de six mois. Dans ce cas, il ne
faut pas utiliser du lait de vache
demi-écrémé, comme souvent,
mais bien du lait de vache entier,
sauf peut-être, en cas d’obésité
précoce.
D’un point de vue quantitatif, le
lait de femme contient 40 g/l de lipides et les laits de suite ou de
croissance en moyenne 30 g/l.
Le choix entre du lait de vache
entier, dont le contenu lipidique est
de 35 g/l, et du lait demi-écrémé
qui contient seulement 16 g/l de
lipides, est donc sans équivoque.
Sur un plan qualitatif, le lait de
vache contient surtout des graisses
saturées, ce qui n’est le cas ni des
laits infantiles, ni du lait de femme.
C’est probablement pour limiter
les apports en graisses saturées
que l’idée d’utiliser du lait de vache
demi-écrémé a germé. Mais, en
dehors d’exceptionnelles dyslipidémies,
il n’y a aucune raison de
limiter les apports en graisses saturées
chez le nourrisson. En revanche,
à cet âge un apport suffisant
en acides gras essentiels doit être
assuré et, là encore, le lait entier
est supérieur au demi-écrémé.
Les carences en acides gras essentiels
et en fer que la substitution
occasionne doivent être compensées
par, respectivement, deux-trois
cuillères à café par jour d’huile de
tournesol réparties dans les différents
repas, et la consommation
hebdomadaire de boudin noir et
de foie de génisse (préférable au
foie de veau, plus onéreux et
moins riche en fer).
Eviter les excès d’apports protéiques
Les apports de sécurité en protéines
sont de 10 g/j de la naissance à
l’âge de deux ans, et ceci quel que
soit le poids du nourrisson. Avant
la diversification de l’alimentation,
le contenu protéique réduit des
laits infantiles, comparativement à
celui du lait de vache natif, permet
de couvrir ces apports tout en évitant
les excès. En revanche, l’introduction
de la viande et des produits
laitiers non liquides (yaourts,
fromages) coïncide souvent avec
un dépassement de ces apports
de sécurité.
Certaines erreurs alimentaires peuvent
ainsi conduire à des apports
protéiques jusqu’à cinq fois supérieurs
aux apports de sécurité :
consommation de viandes, poissons
ou œufs, au déjeuner et au
dîner ; consommation excessive
de produits laitiers; utilisation de
lait de vache natif, avec 35 g/l de
protéines, à la place des laits de
suite ou de croissance, qui n’en
contiennent qu’environ 25 g/l.
S’il est donc fréquent que les
apports protéiques des nourrissons
soient excessifs, les risques potentiels
qu’ils entraînent demeurent
hypothétiques. Une étude épidémiologique
a suggéré qu'un excès de protéines dans les premières
années de la vie pouvait conduire à
une obésité ultérieure par le biais
d'une stimulation de la multiplication
précoce des adipocytes. Il ne
s’agit en fait que d’une simple hypothèse
qui doit donc à être confirmée
ou infirmée par une étude
prospective actuellement en cours.
La surcharge azotée qu’entraîne
l’excès d’apports protéiques peut
également augmenter le travail
d’épuration rénale et peut-être
favoriser certaines pathologies
néphrologiques. Il ne s’agit là encore
que d’une simple supposition
dont l’exactitude n’a encore jamais
été démontrée.
Assurer des apports suffisants en calcium
Les apports recommandés en
calcium sont de 400 à 600 mg/j
chez le nourrisson. Pour assurer
ces apports, il est nécessaire que
les nourrissons consomment
l’équivalent de 500 ml de lait de
vache natif (Tableau I).
| EQUIVALENCES LACTÉES EN TERME DE CALCIUM |
150 ml de lait
de vache natif |
= |
250 ml de lait 1er âge
200 ml de lait 2e âge ou de croissance
1 yaourt
3 petit-suisses
25 g de fromage à pâte cuite (gruyère)
50 g de fromage à pâte molle (camembert) |
|
Tableau 1
La plupart des enquêtes nutritionnelles
montrent que la consommation
calcique est dans la majorité
des cas conforme aux apports
nutritionnels conseillés chez le
nourrisson et le jeune enfant, probablement en raison d’une
consommation de lait et de produits
laitiers souvent suffisante à
cet âge. Trois situations peuvent
néanmoins entraîner une carence
calcique :
• La consommation insuffisante de
lait et produits laitiers. Une manière
rapide de s’assurer d'une consommation
suffisante est de vérifier s’ils
font partie du menu d’au moins
trois des quatre repas quotidiens.
• L'allergie aux protéines du lait de
vache : les nourrissons non supplémentés
en calcium au moment de
la diversification ont rapidement des
apports calciques insuffisants. En
effet, lors de la diversification de
l’alimentation, la consommation de
lait à protéines hydrolysées (prescrit
dans le cadre de l’allergie) diminue
et ne peut pas être compensée par
des produits laitiers puisque l’enfant
y est allergique. Il est donc nécessaire
de systématiquement supplémenter
en calcium (environ 250 à
500 mg/j) les nourrissons allergiques
aux protéines du lait de
vache dès l’introduction des premiers
aliments, et ceci jusqu’à l’acquisition
de la tolérance aux protéines
du lait de vache, vers l’âge de
douze – dix-huit mois, qui permettra
le retour à un régime normal.
• L'intestin irritable : les nourrissons
qui en souffrent et chez lesquels la
consommation de lait est réduite,
méritent les mêmes attentions
que précédemment, bien que
l’exclusion des produits laitiers ne
soit alors que partielle et la durée
de suppression du lait plus courte.
Une consommation calcique insuffisante
durant l’enfance a habituellement
peu ou pas de conséquences
immédiates. En revanche, il est
maintenant bien démontré que, surtout lorsqu’elle se prolonge, la
carence en calcium dans les premières
années de la vie augmente le risque d’ostéoporose et de fractures
osseuses à l’âge adulte, et ceci
notamment chez les femmes après
la ménopause. Une telle évolution est due au fait que le capital minéral
osseux de l'adulte se constitue pour
l'essentiel durant l'enfance et l'adolescence.
De ce fait, des apports insuffisants en calcium durant l'enfance
empêchent l'acquisition d'un capital minéral osseux optimal et
entraînent, en raison de la déminéralisation
physiologique inéluctable
du squelette avec l'âge, une ostéoporose
et les complications qui y
sont liées des décennies plus tard.
Adapter la supplémentation en vitamine D
Depuis 1993, les laits infantiles sont
enrichis en vitamine D sur la base
de 400 à 500 ui/l (10 à 12,5 µg/l)
pour les préparations pour nourrissons
et de 500 à 600 ui/l (12,5 à
15 µg/l) pour les préparations de
suite. De ce fait, la posologie de la
supplémentation recommandée
en vitamine D chez le nourrisson alimenté avec un lait infantile a
été diminuée de moitié (Tableau II).
Malgré l’adaptation des conditionnements
pharmaceutiques de vitamine
D, beaucoup de nourrissons
continuent à recevoir les doses de
vitamine D anciennement préconisées
soit le double de celles actuellement
recommandées. Les effets
délétères d’un excès prolongé de
vitamine D demeurent néanmoins
assez hypothétiques. Il a été suggéré
qu’il pouvait être responsable d’une
hypercalciurie et des complications
rénales qui y sont liées, notamment
chez les nourrissons qui ont une
hypersensibilité à la vitamine D.
SUPPLÉMENTATION RECOMMANDÉE EN VITAMINE D CHEZ LE NOURRISSON
(ajouter 400 ui/j chez le nourrisson à peau noire) |
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Vitamine D |
Nourrisson allaité
au sein
au lait infantile |
1000 – 1200 ui/j
400 – 800 ui/j |
Nourrisson diversifié jusqu’à 18 mois
> 500 ml/j de lait de suite
< 500 ml/j de lait de suite |
400 – 800 ui/j
1000 – 1200 ui/j (ou 100 000 ui/3 mois) |
| Enfants jusqu’à 5 ans |
100 000 ui/3 mois pendant l’hiver |
|
Tableau 2
Adapter la supplémentation en fluor
Une supplémentation en fluor est
recommandée chez le nourrisson
et le jeune enfant en raison de son
rôle préventif contre la survenue
de caries dentaires. Chez le
nourrisson, la posologie doit tenir
compte de la concentration en
fluor de l’eau (Tableau III).
Chez l’enfant se brossant les dents,
elle doit également tenir compte
du fluor contenu dans le dentifrice
car on estime que l’enfant avale la
moitié du dentifrice utilisé. Pour
cette raison, il faut toujours
conseiller des dentifrices spécialement
destinés aux enfants
(car la concentration en fluor y
est limitée) et restreindre la
quantité de dentifrice étalée
sur la brosse à dent.
Un apport excessif de fluor
peut être responsable d’une
fluorose qui se traduit par des
taches blanchâtres inesthétiques
sur les dents, mais également
une fragilité dentaire.
Dans des cas exceptionnels, il
peut également être à l’origine
de troubles de la croissance
osseuse.
SUPPLÉMENTATION RECOMMANDÉE EN FLUOR
EN FONCTION DE L’ÂGE ET DE LA CONCENTRATION
EN FLUOR DE L’EAU |
| Age |
Concentration en fluor de l’eau |
| < 0,3 mg/l |
0,3 – 0,7 mg/l |
> 0,7 mg/l |
| 0 - 2 ans |
0,25 mg/j |
0 |
0 |
| 2 - 3 ans |
0,50 mg/j |
0,25 mg/j |
0 |
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Tableau 3
Conclusion
L’objectif de ces quelques conseils alimentaires que le praticien pourra donner aux
parents de nourrissons et de jeunes enfants, est de prévenir la survenue des erreurs diététiques
les plus fréquemment constatées à ces âges.
Car si ces erreurs diététiques ont peu ou pas de conséquences
délétères immédiates, elles représentent toutes des facteurs de risque pour l’apparition
ultérieure d’une pathologie plus ou moins sévère.
Pr. Patrick Tounian
Hôpital Armand-Trousseau,
AP-HP, Paris
Bibliographie
- Comité de nutrition de la société française de pédiatrie.
Alimentation du nourrisson et de l’enfant en bas âge. Réalisation pratique. Arch Pediatr 2003 ; 10 : 76-81.
- Tounian P.
Alimentation du nourrisson normal. Encycl Méd Chir (Elsevier, Paris), Pédiatrie, 4-002-H-10, 1999, 6p.
- Chandra RK.
Five-year follow-up of high-risk infants with family history of allergy who were exclusively
breast-fed or fed partial whey hydrolysate, soy, and conventional cow's milk formulas. J Pediatr Gastroenterol Nutr 1997; 24: 380-8.
- Fergusson DM, Horwood LJ, Shannon FT.
Early solid feeding and recurrent childhood eczema : a 10-year longitudinal study. Pediatrics 1990; 86: 541-6.
- Kalkwarf HJ, Khoury JC, Lanphear BP.
Milk intake during childhood and adolescence, adult bone density, and osteoporotic fractures in US women. Am J Clin Nutr 2003; 77: 257-65.
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