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Tribune
Anorexie du nourrisson : quand s'inquiéter ?
Un nourrisson* qui ne "mange rien"
suscite toujours une immense inquiétude
chez sa mère. Le premier souci
du médecin est d'évaluer le retentissement
somatique de l'anorexie
(essentiellement courbes de poids et
taille) et d'en rechercher une rare
cause organique.
Lorsque l'origine psychogène de l'anorexie
est évoquée, le médecin doit en
évaluer la gravité. Les facteurs de gravité
somatiques sont essentiellement
cliniques : amaigrissement, voire déshydratation
dans les anorexies aiguës,
arrêt de la croissance staturale dans
les cas chroniques. La gravité psychologique
de l'anorexie est plus difficile
à apprécier. Certains éléments doivent
alerter le praticien : le jeune âge du
nourrisson (les anorexies "néonatales" sont exceptionnelles et toujours
graves) et l'existence de troubles associés (troubles
du sommeil, colères excessives).
L'appréciation du degré d'angoisse
et/ou de colère des parents est un
élément pronostique majeur. Elle
nécessite une bonne évaluation des
interactions père-mère-enfant, donc de
voir les deux parents et de s'enquérir
des interrelations avec les grandsparents,
la nourrice...
Les sentiments des parents, souvent
beaucoup plus intenses que le retentissement
somatique, peuvent être à
la fois origine et conséquence des
symptômes du bébé : l'angoisse des
parents de ne pas être à la hauteur de
leur tâche, par exemple, peut se transmettre
au bébé et lui "couper l'appétit".
En même temps, un bébé qui ne
mange rien suscite beaucoup d'angoisse.
La mère peut, dans d'autres cas, ressentir
de la frustration quand son bébé
commence à être capable de pensées
ou d'actes autonomes : à la colère de
l'une répond l'opposition de l'autre,
chacun entretenant le cercle vicieux.
Le traitement consiste à rassurer les
parents, pour qu'ils réussissent à ne
proposer au bébé que des quantités
d'aliments inférieures à ce qu'ils pensent
qu'il va manger, et à ne jamais le
forcer. La vitesse avec laquelle l'anorexie,
l'angoisse et la colère cèdent est un
autre élément pronostique important :
normalement, les symptômes s'estompent
en quelques semaines, voire
quelques jours. L'inefficacité du traitement
amène à la chronicisation de
l'anorexie, tandis que les relations
parents-enfant, fondées sur ces victoires
précoces, répétées, du bébé deviennent
de plus en plus rigides, voire
s'accompagnent de maltraitance.
En conséquence, quand le médecin
somaticien est inquiet, devant des
signes de gravité somatique ou psychique
chez le bébé, ou constatant
l'intensité des réactions des parents, il
est toujours justifié de demander un
suivi conjoint par un psychologue ou
un psychiatre accoutumé à ces pathologies
psychosomatiques des bébés.
* Enfant de moins de trente mois.
Dr AC MASSON
Hôpital Armand-Trousseau,
AP-HP, Paris
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