Dossier
Comportement alimentaire de l'enfant
Pr. Daniel Rigaud
CHU Le Bocage, Dijon
Pour manger "varié", une obligation
biologique de l'omnivore, il faut à
l’enfant apprendre à sélectionner
ce qui est bon ou mauvais pour lui.
Or très peu de signaux biologiques le renseignent.
Si l’homme est programmé pour manger à sa faim,
ce qu’il mange et la manière dont il le fait sont
presque entièrement appris. Dès lors, manger
répond à trois impératifs : se nourrir, se socialiser,
se faire plaisir. Face à ce comportement complexe,
le thérapeute ne peut se contenter de réponses
simplistes. Il lui faut aider l'enfant à structurer son
comportement en cherchant son plaisir et en
développant sa personnalité.
Focus
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Les animaux omnivores et l’homme ne sont pas programmés pour connaître leurs
besoins nutritionnels : si l’enfant très petit perçoit très tôt
ses besoins en eau, sel, énergie et glucides, et ce sans
aucune connaissance intellectuelle, en revanche, ses autres
besoins, pourtant essentiels (en lipides, en protéines, en vitamines, en minéraux et en
oligo-éléments), ne lui sont pas perceptibles : aucun signal
biologique ne vient avertir l’enfant qu’il en manque. |
La prise alimentaire est une fonction vitale. C’est aussi une
action prioritaire et déterminée chez les animaux. C’est enfin un comportement complexe et
paradoxal chez les omnivores. Il est en effet vital de manger, mais, ce faisant, on prend le
risque de mettre en soi quelque chose d’extérieur.
Mise en place du comportement alimentaire
• Manger, c’est beaucoup d’apprentissages
La structuration du comportement
alimentaire suit, chez l’enfant, deux
étapes : la dépendance
puis l’autonomie. Jusqu’à
deux ans environ, l’enfant
est incapable de
subvenir à ses besoins.
Il est donc tenu d’être dans une phase de tolérance
affective et confiante ("Maman a
raison, elle sait"). Il n’a pas le choix
et se fie principalement à ses
besoins métaboliques et affectifs.
Il est aussi capable d’éprouver du
désir et du plaisir. Au-delà de
deux-trois ans, l’enfant entre dans
une phase d’autonomisation. Il peut choisir, puisqu’il sait garder en
mémoire, faire des liens et marcher, ouvrir le garde-manger, mettre à la
bouche… Puisqu’il sait choisir, il doit
choisir, ce qui va lui donner sa
"carte d’identité". Dans la relation
entre ses choix et la réponse de la
"mère" à ces choix, il va forger son
caractère : pour être sûr que l’on a
choisi, il faut aussi parfois s’opposer.
C’est en disant non que l’enfant
apprend à se définir face à ce qui
l’entoure. Il fabrique ainsi sa personnalité.
En ce sens, manger est
un acte identitaire.
La mise en place du comportement
alimentaire de l’enfant s’effectue très
tôt, sans doute dès les premières
tétées. Il se développe ensuite selon
trois périodes distinctes : la diversification
alimentaire et le sevrage
de l’allaitement, l’émancipation de
l’enfant (autonomisation) puis, à
l’adolescence, le rejet de l’"infantile".
Le nourrisson sait déjà ce qui le
rassasie et ce qui est bon : il tourne
la tête vers l’odeur qu’il aime, sa
mimique et les sons qu’il émet
disent son plaisir ou son dégoût.
Fait important, le lait est liquide et
peu dense en énergie ; le nourrisson
est par ailleurs peu capable d’extraire
l’énergie glucidique et lipidique
contenue dans ses réserves (immaturité de la lipase tissulaire).
Le nourrisson n’est donc guère
capable de "tenir", après une tétée
ou un biberon, plus de trois à
cinq heures. Et pour ce faire, il
faut qu’il "se remplisse l’estomac à craquer". C’est pourquoi les
régurgitations sont si fréquentes.
C’est peut-être aussi ce type de
sensations que recherchent certains
malades lors de crises de
compulsion alimentaire.
Comportement alimentaire : ensemble des pensées et des actions qui aboutissent à l’ingestion d’aliments et à la gestion de l’ingéré.
Il intègre diverses valeurs : l’investissement de la personne dans la prise
alimentaire ; l’élaboration de l’action ; les stratégies, conscientes et
inconscientes, avec lesquelles interfère le comportement d’ingestion ;
le type de personnalité ; les aspects physiologiques, digestifs et métaboliques,
qui précèdent, accompagnent et suivent la prise alimentaire.
Faim : éveil à la prise alimentaire : c’est une sensation perçue au
niveau cérébral (malaise) ou (et) digestif ("creux"). C’est une réponse à
un déficit énergétique ("j’ai besoin de manger").
Appétit : envie habituelle de manger, en particulier aux repas.
Confondu souvent avec la faim, c’est plutôt une attitude générale face
aux repas. Ce terme inclut à la fois quantité ingérée et plaisir à le faire.
Satiété : c'est l’espace de temps entre deux prises alimentaires pendant
lequel le signal "faim" est éteint. C’est donc une réponse de type tout
ou rien. Cette phase est avant tout la réponse métabolique aux nutriments
énergétiques circulants et encore disponibles dans les structures hypothalamiques.
D’autres facteurs, liés à l’apprentissage, conscients ou
inconscients, interviennent aussi.
Apprentissage : conditionnement, conscient ou non, par la répétition
d’un acte. Ceci n’émane pas forcément d’une décision. Il y a nombre
d’apprentissages involontaires : "je mange à ma faim" en est un. D’un point
de vue neurophysiologique, ceci obéit toujours à la mise en place d’un
"circuit court privilégié", qui n’implique plus la pensée consciente
(il devient ainsi "naturel de manger").
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• L’adaptation aux besoins métaboliques
L’enfant apprend très tôt la nature
de ses besoins métaboliques et la
quantité qu’il doit ingérer pour les
combler. Ainsi, les nourrissons
apprennent à boire deux fois plus
d’un biberon deux fois moins
concentré. L’anticipation adaptative
est possible très tôt, sans connaissance
cognitive : l’enfant de deux
à trois ans, qui reçoit depuis quatre
jours un dessert donné, va réduire
d’autant la quantité ingérée du
plat de viande et féculents qui lui
est proposé avant. C’est l’appétit
sélectif. L’enfant de trois à cinq ans,
soumis à des alimentation et activités
nouvelles l’après-midi, mange
à midi d’abord en fonction de sa
faim, c’est-à-dire en réponse aux
faits précédents ; mais, dès le quatrième
jour, il mangera en fonction
des activités et de l’heure du repas
suivants. Il a donc été capable de
mémoriser un ensemble d’actions
et d’ajuster son comportement
alimentaire.
Cette couverture des besoins
métaboliques est très précise.
Elle implique de multiples signaux
intégrés au niveau des différents
neurones hypothalamiques, les
uns pilotant la sensation de faim
et les autres l’éteignant, c’est-à-dire provoquant la satiété. Les médiateurs
à court terme répondent à
des stimuli tant intracérébraux que
digestifs : ils sont de nature énergétique
(glucose, acides aminés,
calories), motrice (vidange gastrique
pilotée par la motiline, la cholécystokinine)
ou neurosensorielle
(neuropeptide Y). A plus long
terme, ils sont de nature plutôt
hormonale : ainsi la leptine, hormone
sécrétée par le tissu adipeux,
qui agit grâce à un effecteur,
le NPY. Tout ceci est intégré, par
apprentissage conditionnel, pour
être disponible facilement. Reste
qu’il faut aussi mettre en jeu des
effecteurs de la motivation ("j’ai
assez faim pour aller ouvrir le réfrigérateur")
et de la mobilisation
musculaire.
Les besoins hédoniques
On ne sait pas très bien ce qu’est le
"plaisir" pour les cellules cérébrales
qui en donnent le message : à cette
sensation est liée du relâchement
("je suis bien", "apaisé" est le
contraire de "je suis tendu") ainsi
qu’une notion de circuit privilégié
("j’y retourne"). Mais, avec l’apprentissage
et la valorisation (donc le
regard de l’autre), un autre type de
circuit se met en place, dans un registre excitatoire : je me fais plaisir
parce que ça m’excite (course, championnat, concours, examen,
travail). Les circuits du "plaisir" font
appel à deux dimensions opposées
: le système opioïde (bétaendorphine,
notamment) qui tend
à donner au cerveau un état de plus
grand relâchement ; le système
amphétaminique et sérotoninergique,
qui oriente vers une plus
grande excitation (tension, "stress").
C’est sans doute pourquoi un
enfant privilégiant plutôt des états
d’excitation (peu de sommeil, agitation)
tend vers l’anorexie tandis qu’un enfant plutôt calme (et donc
favorisant les états relâchés) pourra
avoir tendance à manger plus.
Le plaisir, lorsqu’il est répété,
génère à la fois son renforcement
et son contraire. Le nourrisson
à jeun souffre (hypoglycémie).
Il appelle sa nourrice et son estomac
se remplit d’un liquide onctueux
et doux, légèrement sucré,
le lait. Il est comblé ! Mais il "se
dépense" et, avec l’épuisement
des réserves, il ressent à nouveau
la faim, "le manque". Il appelle et
pleure et est à nouveau comblé.
La répétition de ce processus, excitation/relâchement, conduit à
un conditionnement : ce manque
qui va être comblé devient… un
désir. Mais si l’enfant sent que ce
désir heurte un autre sentiment
chez l’autre (celui qui le nourrit) ou
s’il n’arrive pas à apprendre que ce
manque est systématiquement
comblé, il va devenir inquiet et
jamais rassasié.
L’enfant plus âgé doit apprendre à
contrôler son désir, de façon à différer
son plaisir. Il doit apprendre
aussi à donner une fin à son plaisir,
avant que n’apparaisse le dégoût
ou la dépendance. À l’adolescence,
le besoin de recherche de plaisir
fait partie de la transgression :
"non, mes appétits n’auront point de limites". C’est pourquoi les
conduites addictives sont plus
fréquentes à cet âge qu’avant ou
après.
(voir aussi Objectif Nutrition n° 64)
La néophobie alimentaire est la méfiance ressentie à la présentation d’un
aliment nouveau. Elle est vécue dans un registre excitatoire. C'est un
réflexe biologique auquel l'espèce doit sa survie. La néophilie est l’envie
de ce qui est nouveau ; aboutissant à une ingestion, elle est dans le
registre opposé, la relaxation. L’enfant normal est donc à la fois néophobe
et néophile. C’est la balance entre les deux qui varie d’un enfant à l’autre.
Il y a une base biologique à la néophobie : la sensibilité des papilles et
organes du goût. Si un enfant a des cellules sensorielles et des papilles
hypersensibles, réagissant pour de très faibles quantités de diverses
substances alimentaires de base (amer, acide), il va avoir tendance,
si l’expérience négative se répète, à rejeter beaucoup d’aliments.
Ainsi, nombre de légumes verts sont plus ou moins amers, et l’enfant
en moyenne y est plus sensible que l’adulte. Il les rejette donc.
De même pour l’alcool. |
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Entre personnalité et rattachement à un groupe
Manger possède une fonction
identitaire. Les enfants, dès dix-huit
mois, ont très envie de ressembler
à l’adulte, dont ils copient gestes,
comportements et habitudes
alimentaires. C’est ici qu’intervient
l’image de soi, entre cognitif et
affectif.
L’enfant apprend très tôt à décoder
les sentiments et humeurs de sa
mère quand il mange : il lui fait
plaisir ou l’angoisse. Il adoptera un comportement de circonstance.
L’enfant diversifie son alimentation,
non pas en fonction de ses besoins
physiologiques (qui sont réels),
mais pour plaire à son "nourrisseur"
et aux pairs. Il ne le fait pas sans mal.
Un petit mammifère qui est nourri
sans "chaleur animale" (relaxation)
a des conduites alimentaires et non
alimentaires déviantes par la suite.
D’autres enfants et beaucoup d’adolescents
adoptent des attitudes
grégaires et des conduites de refus,
voire des conduites à risque sur le
plan alimentaire. L’adolescent cherche,
à travers une appartenance à
un groupe, une identité qui le différencie
de ses parents et de son
enfance. Mais il est angoissé face
à l’inconnu et cherche des références
; d’où son besoin de faire
comme ses copains, de manger
comme telle ou telle étoile médiatique.
En cas d’angoisse, il peut
vouloir au contraire "chercher
refuge dans le comportement
alimentaire", soit en ne mangeant
pas (anorexie mentale), soit en
faisant des crises compulsives ou
boulimiques.
Mais ceci se heurte à deux réalités
physiologiques : manger gras, c’est
ce qui donne du goût et c’est ce
qui permet de tenir sans avoir
faim pendant les heures de sommeil
(jeûne prolongé). Il y a là
une contradiction forte :
"le gras, c’est bon" (pour le
palais) ; "le gras, c’est nul et
mauvais" (pour la société et la
santé). Une pensée dichotomique
naît de la peur et met
l’enfant dans une contradiction
majeure : ce dont j’ai
envie ou besoin est mauvais.
Alimenter cette contradiction
est la dernière chose à faire
lorsqu’on veut modifier le
comportement alimentaire
d’un enfant.
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Face à ce comportement complexe, le thérapeute ne doit pas avoir des
réponses simplistes. Quand l’enfant mange "trop" et grossit, il ne s’agit
pas toujours (le plus souvent ?) de faim, mais d’appartenance, de
copie, d’affects, de solitude, d’ennui et de génétique.
Il ne sert donc à rien de lui dire : "mange moins, tu vas maigrir", mais
plutôt d’infléchir le comportement pour qu’il mange mieux, en se souvenant
de l’avoir fait, en cherchant son plaisir et développant sa personnalité,
sur un clavier bien tempéré où passion rime avec maîtrise.
Il faut aussi l’aider de façon simple, par l’exemple : cette bouteille de
soda sur la table, est-elle utile à la famille ? Cette casserole de pâtes
ou ces deux baguettes de pain qui restent tout au long du repas sur la
table, ne devraient-elles pas la quitter, après que tout le monde ait été
servi une fois ? |
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Conclusion
Manger répond à trois impératifs
: se nourrir, se socialiser, se faire plaisir. Aucun ne peut
être exclu. Un enfant obèse
qui dit "je ne mange rien" ne
dit pas qu’il n’ingère rien, mais
que ses repères, sociaux,
hédoniques (plaisir) et métaboliques
ont été mis à mal par le
régime hypocalorique.
Un sage chinois disait : si tu habites
près de la mer, ne cherche pas à
construire une muraille pour que
ton enfant ne se noie pas,
apprends-lui plutôt à nager !
Pr. Daniel Rigaud
CHU Le Bocage,
Dijon
Bibliographie
- Bellisle F.
Le comportement alimentaire humain, Institut Danone Belge, 1999
- CD ROM Nutrition et Santé
Impact Médecin multimédia - Institut Danone France, Levallois Perret, 2001
- INSERM, expertise collective.
Obésité : dépistage et prévention chez l’enfant. Ed INSERM (75013 Paris), 2000
- Le Heuzey M.F.
Les anorexies chez l’enfant. Ed Odile Jacob 2003
- Rigaud D.
Anorexie, boulimie et compulsions : les troubles du comportement alimentaire. Ed Marabout 2003 : 323 p.
- Westenhoefer J.
Establishing dietary habits during childhood for long-term weight control. Ann Nutr Metab. 2002 ; 46 (suppl. l) : 18-23.
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