Dossier
Calcium, vitamine D et croissance osseuse
Pr. Jean-Philippe Bonjour
Faculté de médecine, Université de Genève, Suisse
Dans la plupart des pays occidentaux
les apports en calcium et en vitamine D au cours de l’enfance et de l’adolescence
sont suffisants pour éviter l’apparition d’une pathologie osseuse patente pendant l’enfance.
L’intérêt porté aux apports calcique et vitaminique D des enfants et adolescents, depuis une quinzaine
d’années, s’explique autrement : en effet, la masse minérale osseuse atteinte en fin de croissance est
un déterminant majeur du risque d’ostéoporose, au même titre que la perte de la masse minérale
osseuse post-ménopausique et/ou liée à l'âge.
Focus
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Rachitisme et ostéomalacie : affection diffuse du squelette, due à un défaut de
minéralisation de la matrice osseuse, le plus souvent provoquée par déficit en vitamine D.
Chez l’enfant (rachitisme) elle se manifeste par des déformations
des os longs ; chez l’adulte (ostéomalacie) par des fractures
et des fissures osseuses.
Ostéoporose : affection diffuse du squelette caractérisée
par une masse osseuse basse et des altérations de la microarchitecture
du squelette, conduisant à une augmentation de la fragilité osseuse et de la susceptibilité aux fractures. |
Du plus jeune âge jusqu’à la fin
de l’adolescence, le calcium et la vitamine D sont indispensables
à la croissance osseuse. La carence calcique ralentit la croissance du squelette, en
réduisant la masse de tissus osseux. La microarchitecture
osseuse trabéculaire se trouve
détériorée, ce qui diminue
encore la résistance
des os à la contrainte
mécanique. La carence
en vitamine D ralentit
l’absorption intestinale
du calcium et celle du
phosphate inorganique
(Pi), d’où une baisse du
produit phosphocalcique
dans le milieu extracellulaire et de la
déposition minérale sur la matrice organique
osseuse. Cette carence sera cause de rachitisme
chez l’enfant et d’ostéomalacie chez l’adulte.
Des études épidémiologiques montrent qu’une augmentation de
10 % (soit environ d'un écart-type) du pic de masse minérale osseuse (PMO) (Figure 1) réduirait de 50 % le
risque ultérieur de fractures ostéoporotiques. Dans cette optique, les facteurs nutritionnels, au premier rang desquels le calcium, ont été
tout particulièrement étudiés chez l’enfant et l’adolescent.
Données épidémiologiques
• Apports calciques
Des résultats récents indiquent que
chez les femmes âgées de 20 à 49
ans, (tranche d’âge où le PMO est
atteint et la densité minérale osseuse
- DMO - quasiment constante), la
masse minérale osseuse était d’autant
plus élevée que la consommation
de lait avait été importante au
cours de l’enfance et de l’adolescence.
Chez les femmes âgées de plus
de 50 ans, une consommation relativement
élevée de lait pendant
l’enfance était associée non seulement
à une DMO augmentée au
niveau de l’extrémité supérieure du
fémur, mais également à un risque
moindre de fractures ostéoporotiques.
Ces données concordent
avec des études observationnelles
de populations d’enfants et d’adolescents
en bonne santé, mettant en
évidence une association positive
entre les apports calciques (dont
65-70 % proviennent des produits
laitiers) et le gain de masse minérale
osseuse. Cette relation est
particulièrement nette avant le
début de la maturation pubertaire.
Chez des filles prépubères âgées de 7 à 9 ans, nous avons retrouvé
une médiane des apports calciques
spontanés de source laitière d'environ
850 mg/jour. Les sujets ayant une consommation d’environ
1150 mg de calcium par jour, présentaient une DMO au niveau
des vertèbres lombaires, du col du fémur, des diaphyses fémorale et
radiale supérieure d'environ 0,1-0,3 écart-type à celle des fillettes ayant
une consommation de calcium d’environ 650 mg/jour.
Une étude finlandaise observationelle
sur une période de 11 ans, suggère également qu’outre l’activité
physique, des apports calciques au-dessus de 800 mg par
jour pendant l’enfance et l’adolescence de sujets féminins sont
associés à une masse minérale osseuse plus élevée lorsque celleci
est mesurée au niveau du col fémoral à l’âge de 27-28 ans, soit
après que le PMO ait été atteint.
• Rôle de la vitamine D
Même en l’absence de carence
manifeste, il existe une association
entre l’apport vitaminique D et le
gain de masse minérale osseuse
au cours de la croissance. Chez
des filles âgées de 8 ans, la DMO
mesurée à plusieurs sites squelettiques
était plus élevée chez celles
qui avaient reçu de la vitamine D à
dose physiologique (400 UI/jour)
au cours de la première année de
vie. Dans une étude prospective
finlandaise réalisée chez des jeunes
filles âgées à l’inclusion de 9 à
15 ans, le statut en vitamine D était positivement associé à l’accroissement
de la DMO au niveau du fémur proximal et de façon
encore plus marquée au niveau des vertèbres lombaires.
Études d’intervention
L’effet d’un supplément de calcium
au cours de la croissance a été
évalué dans plusieurs essais d’intervention
randomisés contre placebo.
Globalement, ces études
ont démontré un gain en DMO
plus important chez les enfants ou
adolescents ayant reçu pendant
1 à 3 ans un supplément de calcium
variant entre 300 et 800 mg
par jour, par rapport aux groupes
placebo.
"L’effet calcium” est plus marqué aux
sites constitués essentiellement d’os
cortical comme au niveau de la diaphyse radiale ou fémorale.
La réponse à la supplémentation
calcique est particulièrement évidente
chez les sujets dont la
consommation spontanée de calcium
est relativement faible.
Les différences observées d’une
étude à l’autre dans l’amplitude de
la réponse osseuse peuvent s’expliquer
par des différences d'âge, de
maturation prépubertaire, d'apports
en protéines, d'activité physique
(Figure 2). La nature du sel de calcium
testé pourrait également influencer la réponse osseuse.
Le bénéfice persiste-t-il après arrêt du supplément calcique ?
La persistance ou la disparition du
bénéfice après la fin de l’intervention pourrait également dépendre du sel calcique consommé ainsi que
de l’âge d’inclusion par rapport au début de la maturation pubertaire.
Dans un essai d’intervention randomisé contre placebo, en double
insu, réalisé dans un groupe homogène de 144 fillettes prépubères
âgées en moyenne de 7,9 ans, le supplément a été fourni pendant
douze mois par des aliments enrichis en un sel calcique provenant
d'extraits de lait, donc sous forme de sel de phosphate. Les sujets du
groupe placebo recevaient les mêmes aliments non enrichis en
calcium. Les apports calciques moyens qui s’élevaient à environ
900 mg/jour sont passés à 1700 mg dans le groupe supplémenté.
L’augmentation des apports calciques s’est traduite par un gain annuel de masse minérale osseuse
plus élevé, particulièrement au
niveau du radius et du fémur. Le gain
obtenu à la fin de l’intervention n’avait
pas disparu 1,0 et 3,5 ans après
l’interruption du supplément calcique.
À l’âge moyen de 16,4 ans,
soit 7,5 ans après la fin de l’intervention,
la persistance du gain en DMO
au niveau du radius et du fémur
était très significative, mais seulement
chez les jeunes filles qui
avaient eu une ménarche relativement
précoce. Cette étude avec
suivi à long terme suggère qu’une
intervention utilisant un sel calcique
extrait du lait chez des fillettes prépubères
peut influencer positivement
la trajectoire de la DMO et
probablement augmenter le PMO.
La persistance de l’effet semble dépendre de facteurs qui déterminent la maturation pubertaire.
À quel âge augmenter les apports calciques ?
La réponse du squelette à une augmentation
des apports calciques
semble être particulièrement favorable
avant le début la maturation
pubertaire, ce qui ne signifie pas que
la période péripubertaire (pendant
laquelle la croissance osseuse est
2 à 4 fois plus élevée) doive être
négligée. Cette période dure en
moyenne 36 mois, de 11 à 14 ans,
chez les filles et 48 mois, de 13 à 17
ans, chez les garçons. Pour répondre
à cette accélération de la croissance
osseuse, on estime que les besoins
nets quotidiens en calcium passent
de 70-150mg avant la puberté à
250 mg chez les filles et 300 mg chez les garçons. D'où la recommandation
d'augmenter dès 10 ans les apports calciques de 900 à 1200 mg par jour (Tableau 1).
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Tableau 1
Adapté de AFFSA-CNERNA-CNAS.
Apports nutritionnels conseillés pour la population française – 3e édition – Édition TEC et DOC 2001.
*1µg = 40 UI.
** Un apport de 5 µg par jour compense la carence alimentaire en vitamine D chez les sujets
s’exposant normalement au soleil. Certains adolescents ne bénéficiant pas d’un ensoleillement
suffisant doivent recevoir une complémentation hivernale. Un apport de 10 mg par jour couvre
les besoins des sujets ne s’exposant pas au soleil.
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Influence des autres nutriments
Deux études interventionnelles
démontrent que la consommation d'un supplément de lait ou de produits
laitiers augmente significativement le gain de masse osseuse
pendant la période péripubertaire.
Ces données suggèrent que le lait et ses produits dérivés renferment
une combinaison de nutriments (en particulier protéines et sel calcique
sous forme de phosphate) qui favorise la croissance osseuse, même pendant une période où
les facteurs endocriniens jouent un rôle prédominant.
Le phosphate inorganique (Pi) est un
élément essentiel du cristal osseux.
Son transport par les cellules
ostéoformatrices est activé par
certains facteurs de croissance, tels
que l'insulin-like growth factor 1
(IGF-1), qui exerce également un
effet positif sur la formation osseuse.
Une élévation du taux plasmatique
du Pi survient pendant les
phases d'accélération de la croissance.
Les états d'hypophosphatémie
sont associés à un ralentissement
de la croissance et de la
minéralisation osseuses. Le Pi est
ainsi indispensable au développement
physiologique du squelette.
Il favorise la rétention de calcium,
et non pas le contraire comme on
peut parfois le lire. Les protéines,
dont la caséine, stimulent par l'intermédiaire
de certains acides
aminés essentiels la production
hépatique d'IGF-1. On a ainsi
constaté une augmentation du
taux plasmatique d’IGF-1 après la
supplémentation sous forme de
lait chez des adolescentes. L’IGF-1
agit aussi au niveau rénal en stimulant
la production du métabolite
actif de la vitamine D, la 1,25
dihydroxyvitamine D qui, à son
tour, augmente la capacité de
l'épithélium intestinal à absorber
le calcium et le Pi. L'IGF-1 stimule
également la réabsorption tubulaire du Pi, et par conséquent tend à augmenter la phosphatémie.
Conclusion
Le capital osseux acquis en fin
de croissance est un déterminant important du risque ultérieur
d’ostéoporose. Optimiser l’acquisition de la masse osseuse pendant la croissance
est une mesure de prévention primaire de l’ostéoporose et de ses complications fracturaires.
Le calcium et la vitamine D influencent positivement la
trajectoire d’acquisition et permettent d’augmenter le capital
osseux atteint en fin de croissance. Les protéines et le
Pi exercent un impact positif sur la croissance osseuse.
Les produits laitiers grâce à leur contenu abondant en calcium, Pi et protéines représentent
une classe d’aliments particulièrement bien adaptée à soutenir une croissance osseuse
optimale, dans la mesure où la somme des apports cutanés et nutritionnels en vitamine D est suffisante.
Pr. Jean-Philippe Bonjour
Faculté de médecine,
Université de Genève, Suisse
Bibliographie
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