Dossier
Les troubles du comportement alimentaire chez les 6-12 ans
Dr Marie-France Le Heuzey
Hôpital Robert Debré, AP-HP, Paris
Alors que les médecins s’interrogent
depuis de nombreuses années sur les
troubles du comportement alimentaire
du bébé et de l’adolescent, ceux des
enfants de 6 à 12 ans ont été moins étudiés.
Pourtant, cette période de la vie (la “phase
de latence” pour les psychanalystes) n’est pas
épargnée par les particularités alimentaires,
en expansion constante dans nos sociétés
développées. C'est pourquoi il est fondamental
que les médecins sachent les reconnaître,
ne se dispersent pas dans une recherche
inadaptée d’une affection somatique
hypothétique, mais jouent un rôle préventif.
“Thomas, 6 ans, est capricieux
et ne mange que lorsqu’il en a envie”, “Priscilla, 10 ans, trie ses
aliments comme une star de cinéma”, “Kévin, 11 ans, s’empiffre
de frites en cachette au fastfood”, “Justine, 8 ans et
demi, compare ses cuisses à celles de ses copines”… Il est encore
difficile de se repérer parmi ces différents comportements
alimentaires.
Focus
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Pendant les premières années
de vie, 1 à 2% des jeunes enfants auraient des troubles du comportement alimentaire.
Ces troubles persisteraient à l’âge scolaire dans 70% des cas.
La prévalence des troubles apparaissant de novo à l’âge scolaire n’est pas connue.
Tout au plus sait-on que 16% des enfants français sont trop
gros, et que l’anorexie mentale à l’adolescence touche au moins une fille sur 100. |
Les consommations excessives
“Violette, 11 ans, se fait des
“orgies” de biscuits ou de camembert fondu en attendant le retour de ses
parents. Elle ne grossit pas, car après une crise boulimique, elle se contrôle,
saute un ou deux repas, voire se fait vomir.”
“Édouard se rend après l’école au
fastfood où il engloutit un énorme
double “sandwich” avec une grande
ration de frites et une très grande
boisson gazeuse sucrée. Il grossit car
il n’a pas de conduites d’élimination.”
La prise de poids conduira Edouard en consultation, alors que l’aveu à sa
mère par Violette de son calvaire,
où alternent crises boulimiques et
vomissements, lui permettra de se
faire soigner.
La boulimie est exceptionnelle avant l’age de 13 ans. Elle se caractérise
par des accès récurrents de
prises alimentaires excessives et de
comportements compensatoires :
vomissements provoqués, usage
de diurétiques et laxatifs, pratique
du jeûne et d’exercices physiques
intenses.
Les compulsions alimentaires existent
chez l’enfant selon des schémas
variés. La limite entre normal
et pathologique n’est pas nette.
Nombreux sont les enfants, livrés à
eux-mêmes (les parents rentrent
tard, ne font pas ou peu de cuisine ;
le réfrigérateur est en libre-service,
l’argent de poche est disponible…)
qui mangent à toute heure biscuits
chocolatés, glaces, frites, kebab, etc.
Parfois ces prises alimentaires sont
peu volumineuses et ne retentissent
pas sur le poids. Ailleurs, elles
débouchent sur une alimentation
anarchique, un véritable chaos alimentaire,
avec pour conséquences soit prise de poids puis obésité, soit
conduites d’élimination (vomissements,
jeûne, repas sautés, etc).
L’anorexie mentale prépubère
“Anne-Cécile, 10 ans, se trouve trop
grosse : elle scrute dans les miroirs du
cours de danse classique ses joues
rebondies, sa silhouette “enveloppée” ;
elle se sent lourde, énorme… et elle
décide de perdre du poids. Elle ne dit rien à personne, mais commence
à éliminer les sucreries, le chocolat, les
jus de fruits… puis “oublie” de prendre
un goûter, ne met plus de beurre sur
ses tartines du matin, supprime les
desserts sous divers prétextes ; puis
elle dit ne plus aimer les pommes de
terre (surtout les frites), ni les pâtes, ni
les pizzas.
Anne Cécile “s’affine”, et devient irritable
si sa mère essaie de l’obliger à
manger les plats familiaux. À l’occasion
d’une visite chez le médecin traitant,
pour une banale rhinopharyngite, celuici
constate que depuis sa dernière
consultation, 6 mois auparavant,
Anne-Cécile a perdu plus de 8 Kg.”
FRINGALE PHYSIOLOGIQUE (F) OU COMPULSION PATHOLOGIQUE (C) : COMMENT LES DIFFÉRENCIER ?
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- La quantité : faible pour l'enfant F, importante allant jusqu’à la nausée,
l’écœurement, la sensation de trop-plein chez l'enfant C.
- Le plaisir chez l'enfant F versus la souffrance et la culpabilité chez l'enfant C.
- La possibilité de contrôle : présente chez l'enfant F, absente chez l'enfant C.
- Les vomissements dans le cas de l'enfant C. |
Bien que plus rare qu’à l’adolescence
où il existe une prédominance
féminine franche (9 filles pour 1 garçon),
l’anorexie mentale existe avant
la puberté. On observe alors 20 à
30% de cas masculins. L'anorexie de
l'enfant correspond aux mêmes critères
diagnostiques que l'anorexie
mentale de l'adolescente ou de l'adulte : refus de maintenir le poids
corporel au niveau ou au-dessus
d’un poids minimal normal pour
l’âge et la taille ; peur intense de
prendre du poids ou de devenir
gros, alors que le poids est inférieur
à la normale ; altération de la perception
du poids ou de la forme de
son propre corps, influence excessive
du poids ou de la forme corporelle
sur l’estime de soi, ou déni
de la gravité de la maigreur actuelle.
La restriction alimentaire active,
quantitative et qualitative, s'accompagne
d'un tri des aliments : élimination
des mets les plus “lourds” en
calories (graisses, féculents, friandises)
pour aboutir à des régimes
d’ascètes composés de quelques
crudités non assaisonnées et de
quelques laitages à 0% de matières
grasses. Le tri alimentaire s’accompagne
de rituels de découpage en
menus morceaux, d’élimination de
la moindre trace de gras, avec souvent
une prolongation importante des “repas” et une dissimulation des
aliments non ingérés. Souvent les
parents ne remarquent la perte de
poids, progressive mais inexorable,
que lorsque l’amaigrissement est
déjà très prononcé. Quoique maigres
voire émaciés, les enfants se perçoivent
encore trop gros et veulent
continuer à maigrir ; ils se fixent un
poids idéal (toujours extrêmement
bas) selon des motifs irrationnels et
surveillent leur poids sur la balance,
ou “vérifient” la concavité de leur
abdomen ou la circonférence de
leurs cuisses… Habituelle, l’hyperactivité
physique se traduit par de
multiples heures de danse et de
gymnastique pour les filles, des
exercices de musculation, courses à
pied et abdominaux pour les garçons…
Les vomissements provoqués
peuvent exister mais l’usage de
laxatifs et de diurétiques reste
exceptionnel. Le mérycisme, connu
chez le jeune enfant, ne se rencontre
chez l’enfant de plus de 6 ans que dans certains cas de retard
mental grave. Deux signes spécifiques
marquent la population des
enfants anorexiques par rapport
aux adolescents : une restriction
hydrique pouvant aboutir à une
déshydratation, et le ralentissement,
voire l’arrêt, de la croissance avec
cassure de la courbe et mise en jeu
du pronostic de taille. Des troubles
comorbides peuvent exister :
symptomatologie dépressive ou
obsessionnelle (perfectionnisme
ou véritable TOC).
DIFFÉRENCIER UN “RÉGIME NORMAL”(N) ET UN DÉBUT D’ANOREXI E(A) :
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- L’enfant N est contente des kilos perdus, l’enfant A veut en perdre toujours plus.
- La vie sociale de l’enfant N s’élargit avec la perte de poids, elle se rétrécit chez l’enfant A.
- L’estime de soi progresse chez l’enfant N (elle se sent plus jolie), elle diminue chez l’enfant A.
- Les vomissements provoqués n'existent que chez l’enfant A. |
Sélection et néophobies alimentaires
“Adrien a reçu une alimentation lactée
exclusive jusqu’à 2 ans puis il a
accepté avec difficulté quelques
compotes, céréales, certains biscuits,
du pain. À 9 ans, Adrien a la même
alimentation à laquelle s’ajoutent le
lait, quelques glaces, des crêpes et du
jus d’orange frais. Adrien est un enfant
en bonne santé, sans malnutrition mais il ne peut pas manger à la cantine,
ni partir en colonie de vacances,
ni participer à des fêtes avec d’autres
enfants.”
LES ENFANTS À RISQUES
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- Les interdits trop rigides (interdiction de bonbons, boissons sucrées,
hamburgers) peuvent susciter soit des comportements de compensation
en cachette (et donc un surpoids), soit des comportements de restriction
excessive et d’ascèse incompatibles avec une bonne croissance. La lutte
contre l’obésité est justifiée ; mais elle doit être menée avec doigté
auprès des enfants et de leurs parents.
- Une attention particulière doit être portée aux enfants sportifs (surtout
au niveau compétition), danseurs ou mannequins, qui subissent une
pression toute particulière pour leur silhouette.
- Les enfants anxieux craignant la nouveauté et l’inconnu et mal rassurés
par des parents eux-mêmes phobiques… |
Certains enfants ont une alimentation
moins sélective qu’Adrien
mais souffrent de néophobies alimentaires
: tout aliment nouveau
les effraie, ils refusent de le goûter et
n'acceptent qu'une nourriture très
stéréotypée. Banal entre 3 et 6 ans,
ce comportement, d’importance
variable selon les individus et leur
environnement familial, devient
pathologique s'il persiste et s'étend
au-delà.
Lorsqu'ils acceptent essentiellement
des féculents et des aliments
sucrés, ces enfants, effrayés par la
nouveauté, le non-connu, courent
un risque de surpoids. Anxieux,
ils ressentent une sensation d’insécurité,
présentent souvent d’autres symptômes reflétant leur évitement
de toutes les situations nouvelles
(ne partent pas en colonie de
vacances, ne vont pas chez des
camarades…). Leur anxiété est
souvent accentuée par celle des
parents (phobiques de la vache
folle, du poulet aux hormones, etc)
qui ne leur proposent qu'une alimentation
peu diversifiée.
La phobie de la déglutition
“Ève, 7ans et demi, devient de plus en
plus difficile pour les repas ; elle refuse
la viande et les pommes de terre en
morceaux, mais continue de boire
son chocolat chaud (même avec du
lait entier), peut manger des crèmes,
des soupes, des purées au beurre…
Ève n’est pas préoccupée par son
poids et sa silhouette ; son angoisse
est ailleurs : elle a peur de s’étrangler.
Cette peur a été déclenchée par un
incident traumatique : Eve s’est étouffée
avec un bonbon.”
Parfois appelée trouble alimentaire
post-traumatique, cette phobie survient
après un incident traumatique
vécu ou observé (s’étrangler avec
une olive, un morceau de viande)
ou après un examen médical ou
une intervention chirurgicale sur la
bouche ou la gorge. L'enfant trie les
aliments entre solides et liquides,
vérifie qu’il n’y a pas de morceaux,
les garde longtemps dans la bouche
en les filtrant à travers les
dents. Dans ces cas, il y a peu ou
pas de perte de poids car l’enfant,
fille ou garçon, “compense” avec
des aliments liquides ou mixés.
Le trouble obsessionnel compulsif à forme alimentaire
“Martin ne veut plus manger à la cantine; à la maison il surveille sa mère lors de la préparation des repas ; il a
peur que les aliments soient contaminés
en particulier par le virus du
SIDA. Il vérifie qu'ils sont bien dans
des emballages hermétiques, que sa
mère se lave les mains, fait bien la
vaisselle. Lui-même se lave de façon
répétitive, crache sa salive, ne peut
plus aller au restaurant ou chez des
amis ; il mange de moins en moins et
perd du poids car tous les aliments
lui paraissent dangereux.”
Ici, le trouble dépasse largement
le cadre alimentaire : l’enfant est
envahi d’idées obsédantes (de
contamination, de saleté…) contre
lesquelles il lutte par des compulsions
(lavages répétés, vérifications,
etc…). Le traitement repose
sur les techniques de psychothérapie
cognitive et comportementale,
en association parfois avec
un traitement par un inhibiteur
de la recapture de la sérotonine
(sertraline).
COMMENT DÉPISTER UN TCA CHEZ L’ENFANT ?
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- Ancienneté du trouble : ancien petit mangeur, ou nouveau phénomène?
- Perte ou prise de poids, avec changement de “couloir” sur la courbe de poids.
- Cassure de la courbe staturale.
- Vomissements provoqués.
- Souffrance psychologique de l’enfant : signes dépressifs, anxiété,rituels etc.
- Souffrance familiale : discorde, angoisse. |
Les troubles non spécifiés et les petits mangeurs
“Julia a toujours été une petite mangeuse,
s’endormant sur ses biberons,
ne réclamant jamais à manger, n’aimant
pas les friandises. Fluette mais
tonique voire un peu tyrannique,
Julia s’est continuellement nourrie
“de quelques riens”. Mais le médecin
a rassuré les parents en disant : “un
enfant ne se laisse pas mourir de
faim.” Quand Julia s’est mise à réduire
encore son alimentation et que sa
courbe de croissance s’est infléchie, il
a fallu beaucoup de temps pour que
parents et médecin réagissent.”
Trouble le plus important dans la
population enfantine, le comportement
de petit mangeur était considéré
jusqu’à récemment comme
bénin, voire comme positif (enfin
un enfant pas obèse !) Les travaux
actuels de suivi des petits mangeurs
dès les premiers mois de vie, montrent
que ce comportement est un
facteur de risque de trouble ultérieur
du comportement alimentaire.
En parallèle, dans notre société, les
enfants se montrent dès le jeune
âge soucieux de leur apparence et
idéalisent un corps jeune, beau,
mince, musclé dès 3 ou 4 ans ; dès
5 ans certains formulent la crainte
de devenir gros et n’aiment pas
jouer avec leurs camarades obèses
qu’ils décrivent comme “paresseux,
sales, stupides, laids, tricheurs,
menteurs…” Dès l’âge de 10 ans, certaines filles ont tendance à
trouver leur ventre trop gros.
Les enfants ont les mêmes
préoccupations de poids, de
forme et d'apparence corporelle
que les adultes : les mots
“régime, calories, minceur,
forme physique” font partie
de leur vocabulaire. Ils sont en
cela influencés par leur entourage
et par les médias. Enfin,
certains groupes d’enfants,
soumis à des pressions importantes,
présentent des risques
accrus de troubles du comportement
alimentaire : danseurs classiques,
gymnastes, patineurs et
autres jeunes athlètes...
Conclusion
On le voit, les troubles du comportement
alimentaire n’épargnent pas
les enfants de 6 à 12 ans. Les médecins
jouent un rôle préventif fondamental.
Ils se doivent de veiller à ne
pas prescrire des régimes excessifs,
d'expliquer aux parents et aux
enfants les risques des restrictions
alimentaires durant la croissance,
de ne pas valoriser exagérément la
minceur et de “tempérer” certaines
demandes d’amaigrissement. Et
dans tous les cas, d'encourager les
familles à maintenir des repas
agréables et conviviaux.
Dr Marie-France Le Heuzey
Hôpital Robert Debré, AP-HP, Paris
Bibliographie
- Davidson KK, Birch LL
Weight status, parent reaction and self concept in five yearsold girls Pediatrics, 2001,
107 ; 46-53
- Le Heuzey MF
L’enfant anorexique - Édit. Odile Jacob Paris 2003
- Le Heuzey MF, Mouren Simeoni MC
La boulimie existe- t-elle chez l’enfant ?
AnnMed Psychol 1999 ; 157, 717-720
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